Je suis un singe en hiver. Un escargot qui se recroqueville égoïstement sur lui et passe la saison au chaud, loin des aventures et loin du risque.
Et pourtant, il est un pont qui se dresse au-dessus du givre.
4e album d'Anthony Gonzales, artiste esseulé d'un duo déformé, Hurry Up We're Dreaming est un luxe que j'écoute aux coins de cheminée. Luxe d'abord parce que double, dans une industrie du disque en crise. Luxe ensuite parce qu'il est des objets qui émergent à travers le flot, dorénavant incessant, des nouvelles productions musicales, des nouveaux groupes, des nouveaux buzz.
Epique et ambitieux, Hurry Up We're Dreaming est d'abord un voyage onirique à travers un monde plus grand, plus fort, où, les yeux clos, nous sentirions les odeurs de notre enfance. La grandiloquence, l'excès, la démesure, sont parfois très, trop proches. Et parfois même des déchets. Mais on pardonne aisément à M83 lorsqu'on entend Claudia Lewis et sa réponse Steve McQueen ; lorsque défilent pendant 5 minutes les voix d’enfants de Splendor ; lorsqu’apparaît le saxophone de Midnight City. On pardonne à ce disque total parce qu'ici la musique est un pont. Un pont vers des souvenirs et des impressions.
« Nous avons voulu quelque chose d’assez fort, qui fasse parfois saigner les oreilles, une musique qui rende difficile de se concentrer sur autre chose. Quelque chose à bout de souffle, qui te pèse mais qui t’inspire, te fascine et t’accapare ». M83
Deuxième cocon de cet hiver : Take Care de Drake. Comme M83, conscient que sa musique renvoie à une certaine forme de rêve, Drake a pigé que cet album, très homogène de bout en bout, protège comme cette grosse couverture Beverly Hills dans laquelle je m’enroulais, petit, devant la télé. C’est moelleux et chaud. On entend la voix du mec de The Weeknd, puis ensuite celle de Rihanna, au loin Nicki Minaj, Rick Ross, l’harmonica de Stevie Wonder sur ce qui est la plus belle ballade de l’année (« Doint It Wrong »), et Lil Wayne. Drake a des amis, mais Take Care s’émancipe de ces noms et ne vacille à aucun moment. Il puise au service de quelque chose d’un peu plus fort et d’un peu plus grand. Et ça remue en moi.
Voilà la fin d’année qui arrive et, tous les blogs et tous les magazines dégainent leur top 2011 : Les Inrocks, Rolling Stone, Pitchfork, GorillavsBear, Stereogum, …
Plutôt que de jouer à la compétition entre artistes, j’avais envie de vous parler de deux grands disques, sans départager, sans classer. Parce que la musique est une ouverture, sur soi et vers les autres, dans le présent et vers autre chose. Elle est un instrument. Elle est son propre monde.
« Nous tombons de la joie obscrure à la douleur obscrure, le sentiment d’un manque inifni nous fait voir pleins d’attraits l’avenir et le passé. Nous vivons ainsi dans des temps écoulés ou dans des utopies lointaines, cependant que l’instant s’enfuit ». Ernst Jünger
Ne laissons pas l’instant s’enfuir.
Photo : "Phoenix Dust Storm", Flickr/Dbryant
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