
Loic H. Rechi aime l’actualité, mais pas celle qui parle des bouchons sur les autoroutes et des 50 centimètres de neige qui sont tombées à Aurillac. Il écrit pour Vice, Brain, Slate, Snatch, OWNI ou Gonzai.
Il raconte des histoires vraies, en mêlant souvent fond et forme avec finesse, et en démontrant que littérature et journalisme ne sont plus des notions antagonistes. Il est l’un des représentants de ce courant journalistique qui n’est ni trop factuel, ni trop idéologique : plus simple, plus connectée, moins grave mais tout aussi sérieuse.
A mi-chemin entre Abstrait et Concret (son site), il démontre qu’il existe des univers parallèles entre le monde des idées et la réalité. Sincère entrevue.
@Loic H. Rechi, le 27/06/11
- Salut Loic, tu vas bien ? Tu peux nous décrire la pièce dans laquelle tu te trouves et qu’est-ce que tu y faisais avant de répondre à ces questions ?
Salut messieurs. A l’heure où je réponds à vos questions, je suis dans les bureaux de Snatch Magazine, où je passe pas mal de temps par la force des choses. Pour ce qui est de te décrire l’ambiance, disons qu’il y règne un joyeux bordel, entre les ballotins du dernier numéro qui sont arrivés ce matin, les sacs griffés des marques un peu crados de fastfood qu’on trouve dans le XVIIIe et les journaux, magazines, disques et autres carnets qui trainent un peu partout. On est un peu les uns sur les autres mais ça se passe plutôt bien. Avant de répondre à vos questions, je me shootais à coups d’anti-inflammatoires pour oublier tant bien que mal une côte salement douloureuse.
- Alors tu es gonzo journaliste …
Gonzo journaliste? Ce Léviathan du journalisme? Entre nous je serais plutôt tenté de répondre par la négative. Gonzo, c’est une espèce d’étiquette qui revient régulièrement à la mode, une sorte de graal après lequel courent des générations de journaliste qui se pissent dessus parce qu’ils ont lu Hunter Thompson. Je ne dis pas ça de manière snob hein, c’est un syndrome que j’ai moi-même expérimenté, parce qu’on ne ressort pas indemne de la lecture du bonhomme, d’autant plus quand on aspire à être autre chose qu’un journaliste élevé en batterie. Mais pour moi, Thompson a inventé un truc qu’il a emmené avec lui dans la tombe. On peut éventuellement se revendiquer du bonhomme, se nourrir de sa plume. Mais je crois que c’est un de ses éditeurs – de Rolling Stone de mémoire – qui disaient que la plus grande escroquerie réalisée par Hunter Thompson avait été de se faire passer pour un journaliste. Bon en soi, c’est un peu exagéré parce qu’avant de devenir le docteur ès gonzo qui a signé des pièces majeures comme le portrait de Jean-Claude Killy, le derby du Kentucky ou même Fear and Loathing in Las Vegas, il a écrit des articles dans les années 60 qu’on trouve dans la Grande Chasse au Requin qui sont des putains de morceaux de journalisme, sans excès de subjectivité. Ses articles à travers l’Amérique du Sud sont tout simplement brillants. Mais effectivement, j’aurais tendance à aller dans le sens de son éditeur, ce type était écrivain avant d’être journaliste. Pour ma part, je dirais que je fais partie de ces journalistes – à défaut de mieux – qui se plaisent à décrire la réalité sous un prisme subjectif et parfois narcissique.
- Est-ce qu’on va tout droit vers une guerre entre les journalistes papiers et les journalistes web ?
Cette histoire c’est un ramassis de conneries. Moi par exemple, j’ai toujours fait les deux. J’ai commencé par du papier, des trucs à la con comme FHM ou Maximal parce que je sortais de nulle part et que j’avais pas fait d’école de journalisme. Je suis parti en Chine un an avant les Jeux Olympiques, je suis revenu avec des articles sur les Français qui partent chercher un hypothétique eldorado ou le business des putes là-bas. J’ai vendu ça à FHM et Maximal parce qu’ils ont été les premiers à dire oui et que ça payait pas trop mal. Mais si j’avais eu la chance de vendre ça à Slate – qui n’existait pas encore à l’époque – je l’aurais fait. Bref, au fur et à mesure du temps, j’ai écrit pour Vice – papier comme web – Chronic Art, Usbek & Rica ou Snatch qui sont tous du papier. Mais j’écris aussi beaucoup pour Slate.fr ou Owni.fr, et là c’est du web. Et puis même si j’ai beaucoup moins le temps depuis un an ou deux, créer et faire grandir abstrait-concret m’a vachement aidé. A travailler mon écriture d’une part, et faire mon trou de l’autre. Pris sous l’angle de l’individu, le web a une caisse de résonnance bien plus importance que le papier. Le mec qui lit un de tes articles et qui kiffe, il a juste à te googler et en trois secondes il trouve ton twitter, ton facebook, tes articles écrits ailleurs et bim, s’il a envie de t’écrire un petit mot, bah il le fait. Avec le papier, si t’es à la plage à Acapulco, bah c’est un peu plus compliqué. Mais l’histoire de guerre entre print et web, c’est débile, c’est un truc archaïque qui date de l’époque où les mecs au print considéraient les mecs du web comme des sous-merdes. Mais les journaleux de ma génération, print, web, on s’en branle. Regarde des mecs comme Glad, Tesquet, Titiou, on fait les deux sans distinction. A vrai dire, la seule distinction est que le web te permet d’avoir des réactions en direct, via les commentaires, facebook ou twitter, alors que t’as rarement des retours sur le papier. Ce qui peut s’avérer être une logique légèrement retorse d’ailleurs, dans la mesure où l’absence de commentaires ou de réactions peut te conduire à penser que ton papier est à chier, ce qui est évidemment une énorme connerie.
- Est-ce que le LOL est le meilleur outil pour intéresser ? A terme, on ne se dirige pas vers une dictature du kikoolol ?
Nan ça aussi c’est n’importe quoi. Personnellement, je ne fais pas vraiment de LOL dans mes articles, ou en tout cas si j’en fais, c’est bien malgré moi. Mais c’est intéressant de voir que notre génération a la capacité de se foutre d’absolument tout. Twitter est en ce sens l’exemple parfait. Dès que t’as un mec qui crève ou un phénomène d’ampleur internationale – comme Fukushima par exemple – ça rivalise de jeux de mots, c’est à qui sortira la meilleure vanne. La période de deuil est un truc qui n’existe plus vraiment, numériquement j’entends. Mais par contre, t’as effectivement des articles qui décryptent des phénomènes et des tendances sous le prisme du LOL et en définitive, c’est plutôt salvateur et intelligent, parce que c’est une composante sociologique qu’il serait débile de nier. Après t’as forcément une frange de journalistes qui fait preuve d’une aversion profonde pour la chose, mais c’est exactement les mêmes réactionnaires qui nourrissaient la guéguerre entre print et web… Mais la dictature du kikoolol, faut pas déconner.
- Pourquoi t’aimes tant l’Islande ?
Je sais pas si j’aime TANT l’Islande que ça. Disons que j’y suis allé l’année dernière en juin pour un reportage que j’avais depuis longtemps en tête sur la jeunesse d’un pays à l’an zéro, après une banqueroute assez vénère. J’avais envie de voir si les mecs en profitaient pour se réinventer de manière drastique. Je suis resté trois semaines avec ces gens, qui m’ont ouvert à peu près toutes les portes possibles et en ce sens c’est clair que j’ai vraiment kiffé. Une fois là-bas, je me suis aussi rendu compte que c’était vraiment la merde en terme de journalisme, avec des magouilles entre politiciens, businessmen et journaleux et qu’il y avait aussi un truc à creuser de ce côté-là. Je suis revenu avec mes reportages que j’ai vendus à droite et à gauche. Du coup, quand y a un peu d’actu là-bas – comme récemment avec l’écriture de la nouvelle constitution – y a souvent un média pour me demander un article parce que j’ai gardé pas mal de contacts là-bas. Mais au delà des gens qui sont vraiment accueillants et ouverts, c’est aussi un putain de pays. La nature est incroyable là-bas, tu peux voir une baleine sortir d’un fjord comme ça, sans qu’on te prévienne, et y a des coins tellement reculés que t’as simplement parfois l’impression d’être au bout du monde.
- Tu vas voter pour qui en 2012 ?
Probablement pour les verts au premier tour et le PS au second, si tant est qu’ils ne se fassent pas piner par Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy, mais ce serait une putain de vaste blague.
- Peux-tu nous parler d’œuvres d’art (cinéma, littérature) qui ont marqué ta vie ?
Ah ! Vaste question putain. Pour revenir sur une des première questions, disons que Gonzo Highway, le recueil épistolaire de Hunter Thompson a vraiment déclenché un truc très puissant en moi, je ne crois pas qu’un bouquin m’ait autant transpercé de la sorte. Plus jeune, j’ai vraiment pris plusieurs tartes en lisant les Particules Elémentaires de Houellebecq, Le Tropique du Cancer de Miller, Postman de Bukowski, Voyage au bout de la nuit de Celine ou même les Frères Karamazov de Dostoïevski. Disons que leur quotidien un peu crado, noyé dans l’alcool et l’amour des femmes n’est pas sans trouver un certain écho dans ce que je suis moi-même, aussi peu original cela soit-il. Et puis, ça ne ressort pas forcément dans ma manière d’écrire mais je suis assez sensible au lyrisme qu’on trouve aussi chez des mecs comme Miller ou Vollmann. Plus récemment, j’ai été estomaqué par Kaputt de Curzio Malaparte, une longue descente dégueulasse dans les entrailles de la seconde guerre mondiale, à travers les yeux d’un correspondant de guerre italien, renégat du fascisme. La cruauté nazie noyée dans une écriture complexe, bref la tarte. Je suis aussi un grand amateur de cinéma, mais paradoxalement, c’est rarement un art qui m’inspire. La littérature est souvent synonyme de grande douleur, parce qu’elle me renvoie directement à moi-même et ce que je fais. Avec le cinéma je suis dans une position un peu plus distanciée, plus hédoniste disons. Dernièrement, je me suis lancé dans une rétrospective de Louis Malle. Et je fais partie de la catégorie des gens qui pensent que The Tree of Life est une pure merveille métaphysique.
- Le Web est-il un monde parallèle ?
Pas tant que ça. Disons, qu’il y a effectivement un certain nombre de délires assez compliqués à expliquer à des gens qui en sont extérieur. Essaie par exemple de faire comprendre à ta mère que #RIP Bernard Montiel c’est drôle, ou que tu t’es fais #FF par machin et RT par truc, c’est pas dit qu’elle y capte grand chose. Ceci étant dit, c’est aussi un vecteur de rencontre dans la vraie vie assez puissant. L’exemple des journalistes est assez criant. Y a pas mal de types ou de meufs qui sont aujourd’hui de bons amis, avec lesquels les premiers échanges ont été exclusivement numériques. En ce sens, le parallèle finit par devenir la norme. Bref rien de très neuf là dedans.
- En fait, t’es un mec hype ou pas ?
Ah voilà une bonne question à la con. Si on part du principe que je refuse de passer des disques ou ce genre de trucs quand on me propose de le faire, ça fait de moi un type pas très hype. Après j’évolue dans un petit milieu où tout le monde se connaît, où on se la colle pas mal et où tu peux te faire accoster en soirée par quelqu’un qui ne te connaît pas mais t’as reconnu à cause de ta profile pic sur twitter ou que sais-je encore. Ca peut être assimilable à une forme de hype dans le fond. Mais un mec hype, en toute honnêteté, nan je pense pas, parce que ce qui m’intéresse c’est de durer.
- Ce serait quoi l’article que tu rêverais d’écrire ?
Probablement un article que j’écrirai dans les mois qui viennent, parce que j’ai le luxe de choisir mes sujets. Cela dit, j’aimerais avoir les couilles d’écrire des articles à la hauteur de ce qu’on pu faire des mecs comme Christian Poveda sur les Maras au Salvador, David Simon avec The Corner à Baltimore ou même ce que peut faire Shane Smith, le créateur de Vice Magazine, avec ses docus en Corée du Nord ou au Libéria sur VBS.tv. Mais je suis trop une baltringue.
- Faut-il coucher avec Vincent Glad pour réussir ?
C’est aux twittas qu’il faut poser la question.
- Pourquoi t’aimes Twitter ?
Parce que ça nourrit mon égo. Et ma culture par moment aussi.

