
Il faisait froid, on était en décembre, ça sentait le vin chaud et on se donnait pas mal sur le foie gras. Le blog Get The Curse avait eu la fabuleuse idée de mettre en ligne un mix du Dj dans le cadre de ses podcasts. C'était le numéro 84.
Je me souviens, à l'écoute, la première fois, avoir été frappé. On faisait enfin autre chose que la soupe 2.0 qu'on nous servait jusqu'à l'écoeurement. Je me souviens des samples entrecroisés : une interview d'Hendrix, un discours de Debord, la voix pitchée du désormais fameux "Time for Us" et un remix des Marquises de Brel. Je me souviens du funk chaud, des rythmes sud-américains et des sonorités orientales. De cet incroyable melting-pot mixé dans une house élégante et ouverte. C'est sans doute l'un des mixs qui m'a le plus excité depuis 5 ans, plein de promesses et d'audaces.
Commencent alors les lives et les critiques. On lui reprochera, à juste titre, une technique faible, des enchaînements grossiers. Qu'importe, la démarche de Nicolas Jaar est exactement inverse.
Sa musique est une musique des sens, un groove chaud et sexy qui donne envie de danser, tout en s'autorisant à réduire les BPM comme pour mieux suspendre l'instant. Sensuelle au possible, c'est une musique qui a une âme et qui parle d'abord au corps.
Et Jaar de l'exprimer : " Je ne suis pas intéressé par la technique ou le savoir-faire. Aujourd'hui, ce que j'essaie de faire, c'est désapprendre. Picasso disait qu'il fallait dessiner comme un bébé, je comprends ça."
2011. Nicolas Jaar a intégré la prestigieuse Brown University, a monté son propre label Clown and Sunset, et sort son premier album. Plus atmosphérique, plus intime que ses mixs, emprunt d'un certain minimalisme (Erik Satie et Villalobos pour influences), l'album révèle une ambiance, un travail d'orfèvre sur la meilleure façon de délivrer des effets. Une musique qui cette fois-ci parle à l'esprit.
Nicolas est désormais enfant chéri d'une scène électro qui fait virevolter les culottes mais qui n'oublie pas d'expérimenter. Une scène qui ne répond pas à une demande mais qui offre ce qu'on a connu de mieux dernièrement (avec Jamie XX et James Blake). Jaar a droit à des interviews partout. Même chez madmoizelle.com, où on nous explique que " si Jaar était scolarisé à la fac de musique (sic), il ne serait pas professeur émérite mais thésard zélé (re-sic)". Il confiait aux Inrocks : " j'appartiens à une génération de musiciens qui s'est affranchie de quelque chose. Qui n'a plus la pression du marché car elle sait que ça ne marche plus, quoi qu'il arrive. La musique en ressort probablement plus honnête, fluide, spontanée. Elle n'essaie pas d'être quoi que ce soit".
Honnête et spontanée donc, la musique de Nicolas Jaar est aussi simple, limpide, et pourtant profonde. Tant et si bien qu'il rentre dans mes playlists "sexe", "baignoire", "apéro" et "au réveil". Economie de moyens au service d'un groove qui a été perdu et qu'on ne retrouvera plus dans les turbines FM de LMFAO ou de David Guetta.
Leonard Cohen, dans un discours de remerciement prononcé en 2011, disait : " A exprimer la grande et inévitable défaite qui nous attend tous, autant le faire dans les strictes limites de la dignité et de la beauté". C'est exactement ce que fais Nicolas Jaar, et cela suscite tout mon amour pour lui.
Quentin Hervé

