Blog Huis Clos

  • Récif Urbain #4
    09.03.14  _  11h03

    Je me baladais sur l’avenue (du Maine), le cœur ouvert, un inconnu. J’avais envie de dire bonjour à n’importe qui. N’importe qui, et ce fut toi, Fabrice. Loin de siffler là-haut sur la colline, M. et moi nous arrêtons discuter avec ce type qui a l’air très sympathique.

    M. Ça va ? T’as pas trop froid ?

    F. Non, franchement, il fait pas froid en ce moment j’trouve. Vous ça va ?

    M. Ahah, bah ouais nous ça va ! On avait envie de s’arrêter discuter avec toi.

    M. On passait devant, on avait le temps, t’avais l’air sympa.

    F. Bah c’est cool, les gars, c’est sympa.

    M. T’es là depuis combien de temps ?

    F. Depuis, pas longtemps, depuis 19-20h, j’sais plus trop.

    M. T’es sur que t’as pas froid assis ?

    F. Vous inquiétez pas les gars, j’vais pas tarder à rentrer, j’ai un appart’ Rue de l’Ouest, c’est tout près d’ici.

    M. Ah ouais, t’as un appart’ ? Et tu fais encore la manche ?

    F. J’suis obligé, avec le RSA j’galère un peu quoi, j’essaie d’avoir autour de 400€ pour vivre tous les mois. Et avec la manche, je m’en sors quoi.

    M. C’est cool que t’ai un appart !

    F. Ouais, les gars franchement, un toit sur la tête c’est ce qu’il y a de plus important quoi.

    M. Ça fait combien de temps que tu fais la manche ?

    F. Pas longtemps, ça doit faire un an.

    M. Tu faisais quoi avant ?

    F. J’ai longtemps bossé pour le CROUS, en tant que Cuisinier. Puis ils ont décidé de licencier pas mal de monde, j’suis passé à la trappe quoi. Après ça a été la douce descente aux enfers, heureusement j’ai été aidé.

    M. Qui t’as aidé ?

    F. Une asso, c’est eux qui m’ont trouvé mon logement, qui ont fait les démarches et tout.

    M. Putain, je savais même pas que ça existait ce genre d’asso, c’est ouf.

    F. Ils te font passer des tests, pour voir si t’es pas alcoolique, ou fou, c’est bizarre toutes ces questions. C’est des entretiens d’une heure, où tu parles de toi.

    M. C’est un coup à devenir dingue, pour le coup.

    F. C’est clair ! Mais c’est normal, y’a tellement de demandes quoi.

    M. Et t’es cuisinier depuis combien de temps ?

    F. Depuis que j’ai 18 ans, depuis que je suis monté à Paris pour bosser quoi.

    M. T’as commencé où ?

    F. J’ai commencé dans une brasserie, à faire des heures de fou, en me couchant à 1h30, et me levant à 7h. En ayant juste une pause entre 16h et 18h. C’est un métier hyper exigeant.

    M. Mais t’aimais ça non ?

    F. Ouais, j’ai appris énormément de choses !

    M. C’est quoi ton plat préféré ?

    F. Ahah. Moi j’viens du Mans …

    M. Ah ouais, je me disais bien qu’il y avait un accent, cette manière de dire « quoi » à la fin des phrases peut-être.

    F. Bah ouais quoi ! (rires) non mais du coup j’aime bien tout ce qui est à base de porc : les rillettes, le porc au caramel tout ça.

    M. Le porc c’est la meilleure viande. Ils loupent quelque chose les musulmans.

    F. Ahah, c’est clair.

    M. T’es cool Fabrice en tout cas, j’espère que tu vas vite sortir de ce froid.

    F. Ouais, pour ce soir j’vais bientôt arrêter. Il y a deux jours j’ai passé un test pour un boulot, dans un CROUS.

    M. Et ça c’est bien passé ?

    F. Je sais pas, j’ai fait ce que je savais faire, j’ai tout donné quoi.

    M. Et t’as la réponse quand ?

    F. Lundi, dans deux jours.

    M. Waouw.

    F. Ouais, on verra.

    Ce soir-là, nous avions rencontré un pote. Nous lui avons dit au revoir et à bientôt. Depuis, Fabrice a reçu sa réponse pour le travail auquel il postulait. Seulement voilà, l’enjeu est tellement immense que nous n’avons osé lui demandé si la réponse était positive. Et comme il a notre numéro, nous nous fixons à l’espoir de ce vieil adage :

    « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. »


  • Recif Urbain #3
    22.12.13  _  02h19

    capri1

    Stéphane me demande si je cherche une rue, c’est que je ne sais pas bien où je vais, c’était mon premier jour de travail aujourd’hui, et je reste un peu sonné par un flot ininterrompu de questions. Je lui réponds alors simplement « je regarde les rues, voir ce qu’il y a ». La discussion pouvait commencer.

    S : Wall-e (son chien), surveille les sacs ! Tu cherches ton chemin ?

    M : Non, non, je regardais juste, j’habite pas bien loin.

    S : Tu viens d’où toi ?

    M : De Bretagne.

    S : Moi j’viens du sud du Portugal, j’suis un occidental.

    S : C’est sympa ici, mais j’vais partir. T’as vu tous mes bagages ? J’vais porter ça tout seul,

    mon chien est gentil, mais il peut pas m’aider.

    M : Tu vas où ?

    S : En Italie, je pars en Italie. Je prends le métro jusqu’à Concorde, ensuite je vais à la gare,

    et je prends un train pour l’Italie.

    S : C’est la Mairie d’Issy qui est là, y’a le maire qu’est là. C’est pas bien haut, t’as vu

    c’t’immeuble là, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 étages.

    S : J’ai vu un immeuble magnifique tout à l’heure, il ressemblait à celui-là, regarde. Tout

    blanc, un peu ancien. Il y a même un appartement qui est disponible.

    S : T’as des tâches de rousseurs non ?

    M : Ouais, j’suis un peu rougeot.

    S : Ahah, l’autre fois j’étais avec 2 filles, on a ri toute l’après-midi, elle était belle avec ses

    tâches plein la gueule, mais je crois qu’elle en avait un peu marre qu’on se moque d’elle.

    On était en Bretagne, eh mais il fait beau en Bretagne ! Ils font du bateau là-bas, j’aime

    bien le bateau, j’en ai un tu sais.

    M : Ah oui, en Bretagne ?

    S : En Normandie. Je le prends quand je veux prendre l’air avec mon chien. Il le connait par

    cœur mon bateau, Wall-e.

    S : Tiens t’as vu là, ce camion (Don du Sang), il est là depuis 7h30 du matin, j’étais là au

    début, j’ai donné mon sang, ils m’ont fait un peu chier pour le chien et tout, mais j’ai

    donné mon sang.

    S : Ce camion il fait 16 mètres de long tu sais, il faut de sacrés bras pour manœuvrer ça, j’ai

    mon permis poids lourds tu sais ça ? Tu veux le voir ?

    M : Non, t’inquiète, je te crois.

    S : J’ai le permis, mais j’veux pas travailler. J’veux pas travailler. Tu travailles toi ?

    M : Oui, c’était mon premier jour.

    S : Tu sais j’pourrais travailler, j’suis un grand garçon moi. Tu me donnes quel âge ?

    M : 45. T’as 45 ans.

    S : A quatre ans près, j’ai 49.

    M : Et moi tu me donnes quel âge ?

    S : 30, 31.

    M : Quoi ?!? Je fais si vieux ? J’ai que 23 ans ! J’ai même pas de barbe.

    S : La barbe ça veut rien dire, si je veux je la coupe. Non mais t’es grand et costaud c’est

    pour ça.

    S : J’ai parlé à des gens toute la journée, et j’trouve qu’il y a beaucoup de pauvres ici.

    M : A Issy ? Oh c’est plutôt chic ici tu sais.

    S : Ah bon ? Tu trouves que c’est chic toi ? Moi j’trouve pas tant que ça.

    S : Bon il va falloir que j’y aille, quitter Paris.

    M : On se reverra un jour, sur cette place, et tu me raconteras ta vie ?

    S : Ouais, on ira se boire des verres dans ce Bar la qui fait l’angle.

    M : Le Bar des Trois Colonnes.

    S : Ouais, on se boira 3 ou 4 pintes, mais là j’ai pas le temps. Wall-e, viens dire au revoir au

    Monsieur.

     

    On s’est serrés trois ou quatre fois la main avec Stéphane, il avait hâte de partir « voir ce qui se passe » en Italie. On s’est dit au revoir, il m’a laissé un bon souvenir, et une main qui sent le chien mouillé. Le reste je l’ai modifié, ou inventé : une conversation de rue reste dans la rue.


  • Récif Urbain #2
    12.12.13  _  21h50

    Au bout du Canal Saint-Martin, à Paris, on trouve le point FMR. Ce soir-là, la fête est intense. Dès la sortie, le feu se consume, puis se meurt, mais à l'air pur subsistent quelques braises. L'esprit enfumé, j'ouvre les yeux sur un homme qui vient me voir. Il est vêtu d'un chapeau, un manteau, et porte un joli sourire.

    C : Vous allez bien les gars ? 

    M : Ouais, ça va bien, c'est une belle soirée.

    C : J'trouve aussi. Je me ballade là, le long du canal.

    M : Il commence à se faire tard, t'as besoin de quelque chose ou pas ?

    C : Ouais, d'un boulot, et puis ça ira mieux après !

    M : Ah putain ouais, tu trouves rien du tout ? Tu cherches dans quoi ?

    C : Je cherche du boulot. Je prends tout, y'a rien, j'comprends pas. 

    M : C'est con mais, t'es français ?

    C : Non, j'suis marocain, j'viens de Casa.

    M : OK. Et tu trouves pas, c'est chelou ça, vraiment. Même un petit job, y'a pas ? C'est dingue. T'avais une formation avant d'arriver ?

    C : Ouais, j'étais à la fac de philosophie.

    M : Trop cool ! J'imagine que tu cherches pas forcément dans cette filière, ça embauche pas en ce moment. La sagesse est peu reconnue dans ce monde...

    C : Clairement, non, ouais, je cherche dans tout quoi. Et j'trouve pas, mais c'est pas grave, ça va venir !

    M : Et en vrai, ça doit t'aider la philo un peu non ? J'veux dire, à traverser cette période difficile.

    C : Justement, je la perçois pas comme une période difficile, mais comme une épreuve. La souffrance est nécessaire, tu sais.

    M : J'suis d'accord. C'est quoi le philosophe qui t'aide le plus en ce moment ?

    C : C'est Spinoza je pense, avec son éthique de la joie.

    M : La joie en tant que concept philosophie, Nietzsche a écrit dessus aussi je crois, non ? En quoi ça t'aide Spinoza ?

    C : J'trouve ça plus durable que la jouissance, et plus atteignable que le bonheur.

    M : Classe.

     (…)

     

    M : T'es joyeux, en ce moment ?

    C : Pas trop, mais j'essaie.

    M : T'essaie d'être gai ?

    C : Ahah, t'es con. Le truc sur la jouissance t'as l'heure, j'le pensais pas trop hein, parce que j'adore faire l'amour. Avec des femmes plutôt.

    M : Et t'as une copine en ce moment ?

    C : Ouais, je l'aime fort, elle est plus jeune et vient souvent me retrouver quand je suis à l'hôtel. Je prend soin d'elle, elle me manque là.

    (…)

    M : Et tu peux la retrouver là ?

    C : Elle est chez ses parents ce soir.

    M : Et elle habite par où ?

    C : Par là, j'vais m'trouver un petit coin tranquille et puis l'attendre.

    M : OK, comme tu veux, ça va ce soir il fait pas trop froid je trouve.

    C : Ouais carrément, t'inquiète pas pour moi, ça va aller.

    M : J'ai quand même honte.

    (…)

    C : N'aie pas honte, ce serait pas me respecter que d'avoir honte pour moi.

    M : Putain, t'as encore raison.

    M : Tu t'appelles comment ?

    C : Chamakh.

    M : Chamakh, comme le joueur de foot ?

    C : Ouais. Tu connais Marouane ? Qu'est-ce qu'il devient ?

    M : Il est parti moisir dans un club pourri de Premier League.

    C : C'est la star du Maroc, parle pas comme ça !

    M : Mais je l'aime bien Marouane, mais il aurait jamais du quitter Bordeaux, m'enfin.

    M : Mes potes rentrent, je te laisse Chamakh. A bientôt ?

    C : A bientôt, mon frère.

    On s'est pris dans les bras avec Chamakh, comme deux vieux amis. Cette amitié qui naît en un regard, en deux-trois mots. Cette amitié que l'on peut lire facilement dans les yeux. Vous savez, cette petite flamme qui habite vos pupilles, et qui, rapidement forment un feu, un feu de joie.


  • Récif Urbain #1
    02.12.13  _  22h44

    tumblr_mcttdclyhY1qaw528o1_1280

    Accoudés au comptoir d’un simple bar faisant face à la Favela Chic, mon ami Q. et moi discutons, de tout, et de pas grand-chose, nous tuons le temps à deux. Deux autres hommes font la même chose à côté de nous, et l’un deux, c’est Thierry.

    T : Qu’est-ce que vous foutez là les jeunes, ce n’est pas un bar pour vous ici !

    M : On est venus là parce que j’habite pas très loin, et surtout ça ferme à 4h ici.

    Q : Et faut dire qu’il est déjà 2h, et que le bar où on voulait aller est fermé.

    T : C’était lequel ?

    Q : Je sais plus trop le nom, mais ça avait l’air sympa.

    M : Et toi tu fais quoi ici ?

    T : J’viens boire des bières, et faire quelques rencontres, j’me prends pas vraiment la tête.

    T : J’vous entendais parler de cinéma tout à l’heure, notamment de Nouvelle Vague et tout.

    M : Ouais, on aime bien ça, même si c’est vrai que c’est un putain de truc de Bobo.

    Q : T’en as vu toi ?

    T : Pas beaucoup, même si c’est de mon époque, mais j’aime bien le traitement des films en noir et blanc, j’faisais pas mal de photos avant.

    Q : En plus y’a un côté « tout-peut-arriver » qui est fou. Puis les acteurs sont habités par leur personnage, Jean-Pierre Léaud, c’est un dingo.

    T : C’est l’improvisation qui ajoute du charme.

    Q : Ouais, j’me souviens de tirades dans « Masculin/Féminin » qui sont vraiment cools.

    M : Ouais, Jean-Pierre Léaud, c’est vraiment un dingo. J’crois d’ailleurs qu’il vit tout seul à Montmartre, et qu’il est devenu un peu spécial. J’bossais pour une tribune étudiante et j’avais voulu le démarcher, mais son agent m’avait répondu qu’il recevait très peu de monde. J’ai lu plein de trucs sur sa relation avec Truffaut, la mort du réalisateur l’a vraiment changé j’crois.

    T : Vous en connaissez un rayon les jeunes, c’est un plaisir de parler avec vous. Vous êtes beaux.

    Q : Mais toi aussi t’es trop cool mec. T’es beau.

    M : Je crois que le bar ferme, on va devoir finir nos pintes. T’habites où toi ?

    T : J’ai un appart’ pas très loin d’ici, mais j’ai pas envie d’y aller.

    M : Va bien falloir y rentrer pourtant, la soirée se termine.

    Q : T’habites par où ?

    T : Par là.

    M : Viens, on rentre ensemble on habite tout près, et c’est par là aussi.

    (…)

    T : C’est ici que je vous lâche les jeunes.

    M : Tu vas dormir où si t’as pas envie de rentrer chez toi ?

    T : Oh bah là, au bord du canal, sur un banc, je vais être bien.

    Q : T’es sérieux ?

    T : Bien sûr ! Je le fais souvent en ce moment, j’aime bien c’est l’été.

    M : Ouais, p’tet, mais la nuit ça caille, allez viens dormir chez moi, j’habite à deux minutes.

    T : Non les jeunes, j’peux pas accepter, j’vous assure, je veux pas vous déranger.

    M : Tu rigoles ou quoi, tu nous déranges que dalle, allez viens à la maison !

    (…)

    M : Voilà ton lit, installe-toi, si tu veux prendre une douche vas-y.

    T : C’est trop beau chez toi, c’est vraiment trop beau, je peux pas accepter, je vais partir.

    Q : Non mais tu peux rester !

    T : Non, je peux vraiment pas accepter.

    M : D’accord, je peux faire quelque chose pour toi ?

    T : Donne-moi une bouteille d’eau.

    M : Pas de problème, la voilà. A bientôt, T.

     

    On s’est serrés la main avec Thierry, et pas seulement la main. Ce mec nous a serré le cœur ce soir-là. Je me souviendrai longtemps de cet homme qui aurait pu être mon père, qui aurait pu être mon prof, qui aurait pu être mon boss, mais qui aimait dormir dehors.


  • AME : Afrique Musique Export
    20.02.13  _  16h40

    Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou

     

    ochestre-poly-rythmo-de-cotonou2

    L’orchestre est né des mélodies d’un certains Mélomé Clément, Chef d’Orchestre du groupe qui s’amusait à donner quelques récitals avec son voisin Eskill Lohento. Le premier semblant de groupe voit le jour en 1966 avec aux côtés de Mélomé et Eskill, le chanteur Joseph « Vicky » Amenoudji, le batteur François Hoessou et le percussionniste Nestor Soumassou. Très vite cette équipe rejoint le « Sunny Black’s Band » mené par Creppy Wallace. Mélomé Clément est alors nommé Chef d’orchestre du groupe.

    Après l’aventure du Sunny Black’s Band l’équipe repart de son côté et arrive à se faire financer les instruments par « Poly Disco », un magasin de disque Béninois, qui veut donner le nom de « Poly Orchestra » au groupe. Mélomé réagit alors et décide d’appeler son groupe « Le Tout Puissant Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou Dahomey » en 1968. Se greffe alors au groupe d’autres figures emblématiques comme le chanteur Vincent Ahehehinnou, le saxophoniste Loko Pierre, le bassiste Gustave Bentho dit « Titiou » et les deux guitaristes Bernard « Papillon » Zoundegnon et Maximus Adjadohoun. Poly Disco décide ensuite de revendre les instruments laissant l’orchestre dans le flou total. Albarika store fait alors son entrée et leur rachète des instruments.

    Albarika Store veut à tout prix le titre phare du Poly-Rythmo de cette époque : « Angelina ». Un titre composé avec le Sunny Black’s Band et qui parcourut l’Afrique entière…

    Sur la phase B du vinyle comportant Angelina, Mélomé y glisse une nouvelle composition encore inconnue : Gbeti Madjro. Ce titre marqua le Bénin et l’Afrique entière à tout jamais et devint l’empreinte du groupe. Il fut repris de multiples fois dans plusieurs albums. La puissance du chant d’Eskill, ses cris venus d’un autre monde, les cuivres saccadés par les rythmes endiablés de la batterie et de la basse donne une grande notoriété au groupe.

    Le Poly-Rythmo comptabilise près de 500 albums vinyles. Un chiffre impressionnant du à la multitude de producteurs africains voulant voir apparaître le Poly Rythmo dans leur bibliothèque musicale. Pendant une longue période le groupe enregistre tout les mois de nouveaux morceaux, de nouveaux albums à l’aide de la nouvelle technologie de l’époque, le fameux Nagra !

    orchestrepolyrythmo

    L’orchestre connut de fâcheuses aventures malgré tout. En Lybie où le groupe s’y était rendu pour un concert, la police est intervenue les soupçonnant de cacher de l’alcool dans les instruments. Après de longues fouilles la police jeta tous les instruments du groupe. En 1975, après une ascension fulgurante, la révolution qui avait éclaté en 1972 au Bénin laisse la place à un régime Marxiste/Léniniste. Les temps devinrent alors bien plus compliqués surtout pour les artistes. Les bars ont l’obligation de fermer à 23h, les policiers rodent dans les villes et réquisitionnent sans cesse. L’orchestre à alors beaucoup de mal à trouver des endroits où se produire.

    Il faut attendre 2009 pour qu’une journaliste de France Culture les retrouve. Lors d’un concert donné par le groupe pendant son passage à Cotonou elle se rend compte de la puissance de ces papys vaudous. S’en suivent un album « Cotonou Club » et une tournée dans le monde entier, sur les plus grandes scènes américaines et européennes etc.

    Sur ce dernier album distribué par Universal ont y retrouve notamment un featuring avec le groupe de rock bien connu Franz Ferdinand. On peut relever d’autres grands noms qui accompagnèrent le Poly-Rythmo : Féla Kuti, Manu Dibango, Miriam Makéba.

    Le groupe est aujourd’hui au Bénin, en deuil de son Chef d’Orchestre décédé d’une insuffisance respiratoire dans la nuit du 17 au 18 décembre 2012. Le groupe reste néanmoins soudé et jouera au festival « Primavera Sound » de Barcelone en Mai prochain.

    Un documentaire sur le groupe, sa vie et son parcours est en cours de montage. On y entendra des titres inédits encore jamais publiés.

    Le Tout Puissant Orchestre Poly-Rythmo continue à enchanter l’Afrique entière ainsi que les autres continents et comme disait Mélomé Clément :

    « Même si les gens meurent, il faut continuer… »

    Site Officiel : http://www.polyrythmo.com


  • ITW / FibreTigre
    03.02.13  _  16h57

    "Bonjour, c'est FibreTigre". Quand on tape ce nom dans Google, on est chaleureusement accueilli par ce title éclairé, qui donne immédiatement envie de cliquer. Au clic, c'est une porte sur un nouveau monde qui s'ouvre. Un monde dont vous êtes le héros au travers de fictions interactives poétiques, épiques et divertissantes. Ce monde, c'est celui du célèbre FibreTigre, fascinant poète des Internets, qui nous a invité quelques minutes sur sa Planète. Découvrez le portrait caché d'une personnalité inspirante qui a une définition bien à lui de la vie réelle, et IRL.

    FibreTigre, tu es une personnalité assez énigmatique, et tu incarnes l’un des plus grands débats de l’internet, à savoir l’anonymat (l’école 4chan ou 9gag) versus la véritable identité (l’école Mark Zuckerberg). Alors FibreTigre, faut-il forcément se cacher sur Internet ?

    FibreTigre : C'est un choix parfois issu de la nécessité, si votre activité en ligne peut atteindre votre identité sociale, mais l'anonymat total n'existe pas vraiment. En ce qui me concerne j'estime qu'il faut avoir plusieurs masques dans la vie, pour chaque activité, et FibreTigre est mon nom sur internet.

    Dis-moi si je me trompe, tu as fait des études plutôt scientifiques non ? Tu t’es toujours intéressé à la littérature, à la fiction interactive et à l’écriture ? Comment c’est venu ?

    FT : Je ne suis pas un non-littéraire pour autant, simplement en France quand vous avez une affinité avec la littérature et les maths, on vous pousse vers le scientifique. La fiction interactive et l'écriture en général sont des activités qui sont nées de mes faiblesses : je ne sais pas dessiner, pas faire de musique, je ne suis pas très bon socialement IRL, je ne crois pas avoir de talent manuel : mes horizons
    se sont donc refermés sur l'écriture.

    La fiction interactive textuelle est l'aboutissement (ou l'impasse) d'un même processus : vous aurez remarqué que dans les F.I. il n'y a ni graphisme, ni musique, ni animation, ni même de temps réel. Dans la vie, il faut transformer ses faiblesses en force, parce qu'en général on a beaucoup plus de faiblesses que de forces, et dans le monde du jeu vidéo que je connais bien, c'est quand des créateurs talentueux
    ont transformé leurs faiblesses en forces qu'ils ont transformé le monde du jeu vidéo.

    Dans l’émission Studio 404 où tu es chroniqueur, tu as notamment dis que quand on découvre un nouveau champ intellectuel (musique, peinture, sculpture ou … jeux vidéo), 75% des idées viennent des premiers à avoir pratiqué la discipline. Comment découvrir les 25% restants ?

    FT : Cette proportion de 75/25 est historiquement reliée à la philosophie, et encore beaucoup d'experts affirmeront que c'est faux. C'est également faux dans certains domaines très abstraits comme les maths où l'histoire a démontré que tous les n siècles ans un très grand génie comme Euler ou Gauss venait peindre son nom un peu partout dans le vaste univers des maths.

    Mais c'est un exemple que j'aime bien parce que nous sommes dans une conjonction de systèmes totalement nouveaux et nous sommes en train aujourd'hui de défricher les 75% de révolution sociale à venir de la connexion permanente via internet. Et cette révolution se fait surtout coté américain.

    La question n'est pas trop de savoir comment découvrir les 25% restants car c'est comme poser la question "comment découvrir un soin efficace contre le cancer ?" mais plutôt de savoir comment travailler efficacement, c'est à dire selon moi en se documentant beaucoup à la base, en travaillant avec rigueur et passion, en essayant de discerner les acteurs talentueux des parasites.

    Tu dis souvent que Twitter, c’est l’aventure.

    FT : La vie est une aventure audacieuse.

    Tu écris vachement bien sur les jeux-vidéos. Qu’est-ce que tu penses des jeux-vidéos modernes ? Globalement, plus de pyrotechnie pour moins de récit ?

    FT : D'une façon générale je rejette tout raisonnement de type "c'était mieux avant". Non, aujourd'hui est le lendemain rêvé d'hier.

    Les jeux vidéo modernes sont performants et ambitieux. J'aime beaucoup l'âge d'or des Lucasarts par exemple mais des jeux comme Arkham City ou Far Cry 3 vont au delà des fantasmes de joueurs de l'époque. Je trouve Assassin's Creed 3 assez faible, mais lorsque j'ai constaté la maîtrise des développeurs dans les scènes de combat naval, je me suis sérieusement remis en question et je me suis senti, en terme de conception intellectuelle abstraite, totalement dépassé.

    J'émettrais deux critiques assez françaises sur le jeu vidéo :

    - premièrement, en dehors de magazines de références en la matière (GK, Canard PC...). les critiques des jeux sont en général d'un très faible niveau. Or, la critique presse est un feedback professionnel important et quand n'importe quel jeu sort et que la critique est très complaisante soit par choix soit par manque de compétence.

    - deuxièmement, les directions artistiques des jeux vidéo sont, modulo des exceptions, menées par des gens qui n'ont pas de formation classique à l'histoire de l'art. C'est flagrant quand on juxtapose les visuels des jeux modernes, qui n'ont que deux références : le cinéma et le pixel-art.

    Pour ces deux premiers points, je prendrais l'exemple de Trine 2. Trine 2 n'est pas déplaisant à l'oeil mais très cliché voire culcul dans son aspect visuel. Jeuxvideo.com, le support le plus visité en terme de critiques de jeux vidéo lui a donné une note maximum. On a là un manque de compétence et coté réalisation et coté feedback, le début du cercle vicieux.

    L'écriture des jeux vidéo est d'un niveau d'une faiblesse déprimante, même lorsque des professionnels comme Orson Scott Card (The Dig) ou Raymond Feist (Betrayal at Krondor) s'y collent. Pour prendre une référence récente, Reckoning, Kingdoms of Amalur mettait en avant le fait que son scénario avait été rédigé par Salvatore, un grand nom de la fantasy. C'est pratiquement le pire jeu actuellement commercialisé en terme de scénario.

    Il est nécessaire pour la rédaction de jeux vidéo d'avoir une culture classique importante. Les scénaristes de CSI, série qui remporte un grand succès d'audience, se revendiquent de références comme Aristophane. Je doute que les personnes ayant rédigé les scénarios et les dialogues des jeux vidéo aient ce type de bagage culturel - ne serait-ce que parce qu'ils sont jeunes, et qu'on ne peut pas travailler sur ses missions, avaler du classique et en plus être au taquet sur tous les jeux.

    Est-ce que tu peux nous parler d’un jeux-vidéo qui a vraiment compté pour toi, et pourquoi ?

    FT : Pour moi Dark Souls représente une forme de perfection dans le jeu vidéo - si on enlève sa technique hésitante. Le jeu répond bien, et il est exigeant envers le joueur dans tous les sens du terme. L'histoire n'est pas imposée au joueur, c'est à lui de démêler l’écheveau avec des bribes de dialogues éparpillées.

    "Tout" raconte une histoire dans DS.

    Le multijoueur est intelligent car il s'étend sur des champs d'exploration nouveaux, il s'infiltre discrètement dans le jeu normal à l'insu du joueur comme dans Journey.

    Enfin, sa difficulté sans concession m'a fait palpiter le coeur comme aucun jeu depuis ces 15 dernières années.

    Nous avons beaucoup joué à Escape Room, dans le texte de présentation du jeu, tu dis rêver d’en faire un grand jeu. Tu l’imaginerais comment ce grand jeu ?

    FT : Ce qui est intéressant dans La Pièce Blanche (Escape Room est un terme générique décrivant une typologie de jeu) c'est qu'il est impossible de réaliser ce jeu sous une autre forme que le texte.

    Beaucoup de fictions interactives, Ekphrasis par exemple que j'ai rédigée, pourrait être totalement adaptables sous forme de point'n'click. Mais la fiction interactive prendra tout son sens lorsque des jeux impossibles à concevoir sous d'autres formes sortiront.

    L'un des plus grands succès historiques de F.I. est Anchorhead, un jeu à thématique Lovecraft. C'est intéressant parce que les monstres de Lovecraft sont "indicibles", indescriptibles. Il serait très difficile de rendre fidèlement l'exercice d'horreur du reclus de providence graphiquement - même si Infogames a fait de belles choses en ce sens. C'est là que le texte interviendrait.

    A présent rédiger une F.I. peut prendre un an. Travailler un an sans rémunération ni maintenant ni après, pour être joué enfin par une poignée de gens, il faut être un peu fou.

    FibreTigre est-ce que tes journées se ressemblent ?

    FT : Oui, mon décor aussi : je suis devant un ordinateur et je ne sors pratiquement jamais.

    Il y a-t-il des énigmes que tu n’as pas encore résolues ?

    FT : Oui, j'ai plusieurs problèmes, en voilà un. Chaque nuit nous nous endormons et nous rêvons. Pendant cette période, notre savoir emmagasiné de la journée se structure de façon plus définitive dans notre cerveau, autrement dit, nous changeons. Ces changements sont minimes au jour le jour et vos proches ne les détectent pas, mais si vous n'avez pas vu quelqu'un pendant 10 ans, celui-ci vous apparaîtra dominateur alors qu'il était doux, introverti alors qu'il était amical...nous changeons.

    Et paradoxalement nous espérons vivre plus longtemps, nous espérons une vie après la vie.

    Je suis très perturbé par le fait de changer, cela signifie que la personne qui écrit ces mots, le FibreTigre d'aujourd'hui, sera mort le jour où vous les lirez.

    Quels sont tes nouveaux projets ?

    FT : "Out There", un jeu sur tablette avec Mi-Clos studio à thème spatial. "Le Chant des Oubliés", un livre dont vous êtes le héros réalisé par Fanette Mellier. "Le Ruban Bleu", une Bd assez mystérieuse qui sera dévoilée le 10/02 et réalisée avec Aseyn Ananké, une BD aussi mystérieuse réalisée avec Erwann Surcouff. "Aventures Infinies", un jeu de rôle multijoueur narratif réalisé avec Quentin Vijoux. Corridors SA, un point'n'click réalisé avec Quentin Vijoux et Adrien Aybes Gilles. J'ai terminé, mais je dois me relire : deux nouvelles sur le monde de l'informatique que j'aimerais diffuser gratuitement sur iTunes en Mars / Avril.

    J'écris également des articles sur le + obs et vous pouvez m'entendre dans Studio 404.

    On sait que tu aimes les petites énigmes, nous t’en proposons une hyper-célèbre : un homme avec une mallette court dans un couloir, soudain, il s’arrête, remarquant que l’ampoule grésille. Il tombe alors sur ses genoux, et se met à pleurer.  Pourquoi ?

    FT : Si l'ampoule grésille, il doit y avoir une histoire de chaise électrique et le reste de l'histoire n'est pas difficile à deviner.

    Ce type d'énigme est selon la "déclaration des droits du joueur" de Graham Nelson (développé dans ma conférence sur l'IF) extrêmement faible : elle n'est pas fair-play car de multiples interprétations sont possibles et la bonne réponse dépend du bon vouloir arbitraire et non vérifiable du poseur d'énigme (un peu comme Bilbo qui demande à Gollum ce qu'il a dans sa poche).

    Ensuite, la référence à la chaise électrique est une référence américaine. Si vous concevez une énigme de nos jours, il faut toujours qu'elle soit de culture universelle.

    Merci, FibreTigre.

    ................................................................................................................................................

    Pour continuer à découvrir l'oeuvre de FibreTigre :

    - Son site internet
    - Son compte Twitter
    - Son compte Facebook


  • ITW / Oblast
    29.12.12  _  11h09

    On ne vous apprendra rien en vous disant que Berlin est l'une des capitales mondiales de la techno. C'est ce qui fait que beaucoup de types se sont dit un jour que ca pourrait être cool de voir ce que ça donne. Si bon nombre d'entre eux errent maintenant dans des clubs du mercredi soir au lundi matin en te demandant pour la cinquième fois si par hasard « t'aurais pas de la MD » après s'être vu refuser l'entrée au Berghain, d'autres, comme les trois frenchies d'Oblast, ont préféré tenter de prendre une part un peu plus active dans ce joyeux boxon. C'est pour ça qu'on a voulu les rencontrer. Ca a fini par se faire, un peu à l'arrache, un soir de Novembre dans un bar à l'atmosphère destroy savamment distillée (le Marquee), ou ils devaient passer des disques pendant la soirée. On a parlé de leur façon d'aborder la techno en mariant pratique musicale et graphique, mais aussi de drakkars, de lyrisme, de rando en montagne et de films ésotériques bizarres. Interview fleuve.

    - Salut Oblast. On fait vite fait les présentations ?

    JAS : Alors moi c'est Jas, je suis de Paris, à ma droite c'est Elroy, qui est à Berlin, et dans le projet il y a aussi Miimo, qui est Lyonnais, mais il est pas là ce soir. On s'est rencontré à Berlin y'a un an et demi, on a monté Oblast parce qu'on était en colloc', et qu'on avait envie de bosser et de faire de la musique ensemble.

    - Comment vous en êtes venu à la techno ?

    JAS : Bah perso, moi dans les années 90 j'écoutais de la techno à mort. Jeff Mills, tout ça... J'achetais gavé de vynils, je sortais en club tout le temps, mais j'ai fait une overdose un peu, donc j'ai fait un break pendant un certain temps. Et puis on a monté un projet avec des potes de Lyon, plutôt axé Electro-Rock. Je suis venu à Berlin pour finir l'album que je faisais avec eux, et finalement j'y ai pas touché parce que j'ai rencontré Damien et Philippe (Elroy et Miimo, NDA).

    ELROY : C'est aussi dû aux soirées où on sortaient ici. On était arrivés depuis pas longtemps à Berlin, mais on sortait vraiment souvent ensemble, sauf que la techno c'était pas notre culture et qu'on a vu qu'il y avait un décalage entre les sons qu'on connaissait et les sons sur lesquels on dansait ici. Du coup on a eu envie de produire des trucs qui nous faisaient danser en club.

    JAS : Ouais y'a vraiment eu une période ou y'a eu une émulation, comme ça, qui a duré un mois et qui a lancé la machine. On sait pas pourquoi, on sait pas comment, on se connaissait pas vraiment avant, ça a été décidé après un match de foot sur un terrain en béton à coté de la maison. On est revenu, on a pris une bière et on a dit « On va faire un truc ». Du coup on a fait de l'Ableton. La vraie histoire c'est ça ! Après on s'est fait prêter deux moniteurs et un clavier par un type qui habitait dans le quartier, moi j'avais mon ordinateur et c'était parti. On a fait du son tous les jours. Damien il est graphiste freelance, il faisait des vidéos et de la photo à coté et son temps libre il le mettait dans Oblast, et Philippe il était la pour travailler pour Leonizer, le label, donc quand il bossait pas, on bossait ensemble.

    - Ces temps ci, on a l'impression que les trucs qui viennent de l'Est subissent une sorte de retour en grâce (on pense à Proxy qui sort – un peu avec deux ans de retard - son album, Music From The East Block Jungle Pt. 1 en arborant fièrement la faucille et le marteau sur sa pochette). Comme tous ceux qui parlent pas russe, on a checké wikipedia pour voir ce que voulait dire « Oblast ». Ca dit que c'est une unité administrative de type « région ». C'est quoi le rapport avec vous ? C'est pour surfer aussi sur la vague de l'Ostalgie ?

    ELROY : En fait un Oblast, c'est une région semi-autonome dans les pays de l'Est. On voulait un positionnement techno, et comme c'était un univers qu'on ne connaissait pas avant, on voulait arriver à intéresser les gens de ce milieu et pas rester sur nos réseaux et sur nos bookings. Du coup on est partis sur ce trip d'autonomie. On s'est dit : « on va se prendre un nom qui fait bien Est, qui fait genre ça vient de nulle part, tu sais pas ce que c'est ». Ça nous a permis d'envoyer des sons à nous à nos potes en France, en les mettant au milieu de playlists, et en leur disant « c'est ça qui nous fait kiffer en club en ce moment », pour voir les retours des gens, ce qu'ils en pensaient. Et au début, pendant 6 mois, on a même pas mis nos gueules dessus. On a mis les sons sur Soundcloud, on a développé le truc, on a trouvé un label, et personne savait que c'était nous. Après forcément, quand on a commencé à tourner, les mecs qui nous bookaient nous disaient « Mais vous êtes pas russes en fait ! ». Mais enfin nous on a jamais dit qu'on était russes (rires)... Et puis après, on a eu l'évolution de tous les mecs qui arrivent à Berlin en fait. On s'est pris des grosses claques à sortir en soirée techno, on avait envie que ça tape alors on a produit des trucs qui tapaient, et après on est descendu en tempo, on a découvert que ça tapait autant juste en mettant la bonne basse sur un truc de deep. T'as pas besoin de faire de la dubstep pour que le truc soit vraiment prenant.

    JAS : En fait pour cet imaginaire de l'Est, on n'avait pas tant que ça réfléchi ça avant, et on a créé l'histoire un peu au fur et à mesure. La première mixtape qu'on avait sortie, elle s'appellait « Live East, Die Young », un truc assez martial. Et finalement ce qui s'est passé par la suite, c'est que même dans le graphisme, y'a pas mal d'influences liées au constructivisme russe.

    - Parlons en d'ailleurs de graphisme. On constate chez vous des parti pris esthétiques qui se ressentent autant dans la musique que dans les visuels que vous produisez. Vous pourriez nous en dire un peu plus ?

    JAS : En fait, on a pas la prétention d'avoir inventé quelque chose. La techno, on l'a pas inventée. Quand j'écoute les morceaux qu'on fait, j'ai pas l'impression de faire un truc qui soit super différent que ce que d'autres producteurs peuvent faire. Par contre, nous ce qu'on veut c'est vraiment marier l'image et le son, et c'est là ou on essaie de se différencier un peu. Que l'image ne soit pas plus importante que le son. Pour l'instant, peut-être que le son est encore prépondérant, parce qu'on a pas sorti le film, mais ce qui est clair c'est que toute la partie graphique, elle a amené énormément à la musique, et c'est aussi ça qui a fait que beaucoup de gens se sont intéressés au projet, plus que pour une simple sortie d'EP.

    ELROY : Ouais, ça dialogue quoi. Par exemple, la sortie qui arrive sur Elektro System (des Lyonnais, NDA), on a fait les tracks, après je me suis mis à faire les visuels, et j'ai trouvé un concept de pochette qui m'avait été inspiré par les tracks. On voulait faire des rythmes cycliques, du coup l'EP est devenu « Compass », et c'est en tissant le truc qu'on a fait les deux tracks qui s'appellent « Rotation » et « Revolution ». Mais moi j'étais parti plus loin avec le concept sur la pochette en graphisme, du coup Jas a à nouveau retravaillé les tracks par la suite... C'est un constant va et vient entre le son et l'image. Et ça se voit surtout en live, ou on est sur un format vidéo et musique. C'est une sorte de film en 6 chapitres qui est monté en temps réel quand on joue. Les six parties c'est des tryptiques en fait, avec à chaque fois une déesse/un élément/un paysage ou une architecture, le tout tissé ensemble. Et donc pour communiquer tout ça, on va bientôt sortir un espèce de film, dont parlait Jas, qui fera 10 à 12 minutes, sur lequel on utilisera sans doutes 4-5 tracks, et ou l'on va condenser les éléments importants, à la manière d'un manifeste. C'est à mi-chemin entre expressionnisme et constructivisme. Les vidéos, tu verras, c'est du décor de studio, c'est super épuré, t'as des silhouettes stylisées genre déesses contemporaines, tu vois. A la russe, dans cet espèce de mix chelou entre religion, politique et pouvoir.

    - Et ça ressemble à quoi un live d'Oblast dans les faits ?

    ELROY : Le live on le joue dans le noir. C'est une grosse projection, esthétique noir et blanc, strobo, blinders, fumées et d'autres machins. La dernière fois qu'on l'a joué c'était en Pologne, à Varsovie, dans un ancien hôpital d'enfants de la seconde guerre mondiale qui avait été «rénové »... Enfin ils avaient changé les prises quoi. On avait mis le booth presque de biais, et nous on était dans le noir, pas de lumières, la projection derrière nous, la salle noyée de fumée. T'alternes les phases ou tu es dans le noir complet, et celles ou il fait quasiment jour parce que t'as un écran blanc de 4m derrière toi. Entre ça et la musique, ça bute bien.

    JAS : Ouais, on a ce coté techno, sensoriel, ou tu perds un peu tes repères. Autrement ça n'a pas de sens. Mais bon, malgré toute l'ambiance super dark, derrière c'est du fun, on se marre. On peut se dire « les mecs sont bizarres, ils doivent être un peu torturés » mais pas du tout. Après sur le live c'est du travail organisé : Damien gère toute la partie vidéo, Philippe gère une partie de la musique, moi je gère l'autre et je fais les voix.

    - Ah ouais, les voix d'outre-tombes qu'on entend régulièrement dans vos morceaux, c'est toi ?

    JAS : Ouais alors en fait, sur tous les morceaux c'est moi qui fait les voix. Bon, c'est pas ma voix naturelle, comme tu as pu le remarquer. Je parle dans une machine qui transforme la voix, tu choisi la fréquence de sortie et hop. Bon nous en général on met ça plutôt vers le bas, si tu mets vers le haut ça fait un peu comme si t'avais pris de l'hélium ou comme Miimo en soundcheck. Le truc marrant c'est qu'une fois en live, j'avais un pote dans la salle, et il m'a dit qu'une meuf lui avait fait pendant le concert : « C'est marrant, mais quand on le voit comme ça, on a pas l'impression qu'il a un voix aussi grave »... Enfin bref. Et puis le coté voix très pitché vers le bas, ça va vachement bien avec les morceaux. Et ça fait aussi partie de l’esthétique techno. Tous les morceaux techno, à chaque fois qu'il y'a une voix, soit c'est une voix de meuf, soit c'est une voix de mec bien gutturale, bien sombre. Y'a un morceau de Marc Houle qui s'appelle Techno Vocals, et ça fait « Why the vocals go on so low ? This is the way we make Techno ». Et c'est vrai que c'est toujours comme ça en fait ! C'est pas un truc guilleret, c'est un truc profond. Sur « Basement », c'est pareil, sur « Breakdown » c'est pareil. C'est un peu devenu une sorte de marque de fabrique aussi. Et tu vas voir, sur le prochain EP, y'a encore plus de voix.

    ELROY : Après c'est plus des éléments de construction que de narration. Y'a tellement d'effets, de réverbs et de machins dessus que ça devient plus un instrument que quelque chose qu'on écoute pour les paroles.

    JAS : Ouais, faut pas trop s'attacher aux paroles, ça reste assez basique, c'est pas franchement intéressant. Là où ça le devient c'est quand on s'en sert pour créer une ambiance. Après sur l'Act III qui sort bientôt, ce sera plus sympa d'écouter ce que je raconte. C'est des lyrics plus sexy. Jusqu'à présent, tout ce qui est dit sur les morceaux, à part sur « Going East » qu'on avait écrit, c'est quasiment que de l'impro. Je fais tourner le morceau, je raconte un truc, comme ça pendant deux trois minutes, je garde la partie que j'aime bien et voilà. C'est pas vraiment écrit à l'avance. « Landscape » c'est pas écrit à l'avance, « Basement » non plus...

    ELROY : Moi Landscape c'est vraiment une de celles qu 'on a fait que je préfère. En partie parce que pour le live on l'a attaché à une image que j'avais pris en France l'an dernier. J'avais fait une rando ou j'étais parti tout seul en montagne, et il faisait vraiment un temps dégueulasse, mais c'était le dernier jour que j'avais avant de rentrer à Berlin et du coup j'avais fait « Vas-y, je pars, si il pleut je rentrerai ». Après j'étais parti pour dormir sur place tu vois, alors qu'on était fin Novembre... Et donc je suis monté, et y'a eu taquet de brume qui a commencé à se former. Du coup, là, soit tu continues mais tu sais que tu vas rester en haut, soit tu redescends direct. Moi je suis monté, et y'a un moment ou j'ai dépassé la brume. J'en ai profité pour j'ai préparer le camp. Et en fait y'a un lac en haut de la montagne ou j'étais, et la brume s'est calé juste à la surface, avec des nuages qui venaient lécher l'eau, qui repartaient, c'était juste trop beau. T'avais un espèce de parterre de nuage avec que les pics des montagnes qui sortent. J'ai pris pleins de photos et fais pleins de rush de films. A coté de ça y'avait pas loin une forêt qui avait cramé l'été d'avant avec des racines calcinées, bref, je me suis bien fait plaisir. Et du coup dans le live, ca fait une grosse bouffée d'air au milieu d'une atmosphère plutôt oppressante, et ca prend une vraie force narrative. Un truc complètement céleste.

    - Parlons de ce que vous aimez justement, y'a des oeuvres, pas forcément musicales, qui vous ont marquées ou qui influencent ce que vous faites ?

    JAS : Bah je crois que c'est un peu tout en fait. C'est vivre tous les jours, regarder des films, lire des livres, c'est aller dans des villes différentes, rencontrer des gens différents... C'est super large ta question parce que c'est vraiment tout qui influence ! Bon après on se nourrit plus de la musique que d'autre chose, et c'est normal aussi...

    ELROY : Et puis on est tous dans nos business depuis assez longtemps. Avec le taf' on est obligé de toucher à tout. Tu ramènes des petits tricks que tu vas trouver d'un coté ou d'un autre, que moi par exemple je fais en illustration. Tu enrichis à chaque fois de trucs dans lequel tu serais même pas allé naturellement. Mais le fait qu'un client te force à explorer des directions te permet de te nourrir de vraiment tout. Moi en réal' par exemple, tous les films de Jodorovsky, El Topo, La Montagne Sacrée et tout ça... Je sais pas si tu vois ce que c'est ? C'est le mec qui a écrit Blueberry, et ces espèces de Western Psychédéliques ou t'as Jésus qui prend des bains de sang, avec des massacres... Des films de 3,4,5 heures avec des rituels païens chelous... Après je trouve que ça ressort trop en ce moment...

    - Oui, y'a Rebotini qui vient de sortir un EP sur Zone, « Pagan Dance Move », avec une vidéo un peu dans cette veine la...

    ELROY : Ouais voilà, c'est un peu dans l'air du temps, du coup on a fait un petit virage. Là, dernièrement, je suis allé voir le live de Woodkid parce qu'on a des partis pris esthétiques qui forcément sont proches, vu qu'on est que sur du noir et blanc, des éléments architecturaux, etc... Et bien sur je ne veux pas que la prod' soit trop près, parce que comme tout le monde a vu Woodkid, j'ai pas envie qu'on nous dise « Ah, c'est bien, ça ressemble à Woodkid »... Alors qu'on adore, et que comme tout le monde on l'a vu. Tu peux pas te permettre de dire « ah ouais non, j'avais pas vu qu'il avait fait ça ». Du coup on est sur des trucs assez minimaux, avec des fonds de studios. On essaie de naviguer entre les trucs qu'on connait, de s'en nourrir, et que ce qu'on fait discute avec les autres oeuvres plus que ça ne clashe ou que ça ne copie. Et puis ce que j'adore avec Woodkid, c'est qu'il a fait redécouvrir le lyrisme aux gens. Je sais pas si t'as vu le live, moi j'ai vraiment adoré, j'ai été agréablement surpris. C'est un vrai live, tous les morceaux connus ont été réorchestrés pour le live, ils ne sont pas du tout joués comme sur piste, les visuels sont différents des clips, et puis il a une vraie présence sur scène. Il a amené un ensemble de cordes, un clavier, deux percussionnistes... Quand tu ramènes des éléments d'orchestre, genre des timbales, ça claque !

    - Tous vos EP sont sortis sur Addcat Records, le label de mikix the cat aka Momma's Boy, vous l'avez rencontré comment ce type ?

    ELROY : A Berlin. On l'a rencontré en soirée. Moi je le connaissais par son projet Momma's Boy, qu'était plus Tropical, un peu électro, et après on a découvert son coté Mikix, avec un son véner' mais sec. C'est pas du Berlin, c'est super Anglais en fait. Vraiment crade sur les basses et tout... Lui il veut que ce soit super dirty à chaque fois. Et du coup il était dans une direction qu'on ne connaissait pas avant, ça nous allait trop bien de sortir des trucs avec lui.

    JAS : Ouais et puis c'est bien passé quoi. On est devenu vraiment potes.

    - Du coup vous avez ce tryptique des « Act » chez Add Cat, mais après il y a quoi de prévu ?

    JAS : Bah après y'a des remix. On a déjà sorti deux remix pour d'autres artistes, qui sont sortis sur des labels différents. Après on sort un EP qui va arriver début Janvier sur un autre label, qui ressemble pas forcément à du Oblast...

    ELROY : Si....

    JAS : Ouais bon ca ressemble à du Oblast, mais c'est une direction un peu plus tech-house, c'est pas du « Act », c'est pas du truc un peu sombre et dark. Donc on fait bien la différence entre les séries Act et puis les autres. Et quand Act III sera fini, bah on recommencera sur un autre triptyque, mais je sais même pas encore ce qu'on va faire en fait... J'aimerais bien qu'on continue les triptyques sur Add Cat, parce que c'est cool et ça nous plait de travailler avec Mike, et à coté sortir des EP mais que de deux titres sur des labels différents. Mais rester sur Add Cat pour la partie techno un peu graveleuse qui bute bien. Parce que honnêtement, c'est cool d'être sur des gros labels, mais Mike il nous laisse vraiment faire ce qu'on veut, et ça c'est hyper important. Surtout lorsqu'on essaie d'avoir une identité de groupe assez forte et une intention artistique marquée. Et si demain Kompakt (rires) nous contacte pour faire un EP, on fera un EP un peu plus Kompakt, mais c'est important de garder cette base solide qu'on utilise pour le live.

    ELROY : Ouais de toutes façon, la coloration évolue. C'est à dire que, sans le chercher, le fait qu'on joue pas mal en DJ-Set nous fait rentrer d'autres sons dans les oreilles, tu joues différemment, donc t'as envie de jouer des morceaux différents, donc tu produis les morceaux que t'as envie de jouer sur le moment.

    JAS : C'est vrai que de faire beaucoup de DJ-Sets, ça permet de se remettre à ce métier de DJ, qui est vraiment d'aller chercher les morceaux, tout le temps, tout le temps, tout le temps, et de découvrir des trucs qui vont toi même t'influencer. Le prochain EP par exemple est hyper influencé par ce qu'on joue. Presque plus que par ce qu'on écoute en club. Parce qu'on joue pas forcément ce qu'on écoute non plus. Nous on aime tout quoi...

    ELROY : Ouais c'est clair, on aime tout. On sort vachement au Renate par exemple, et du coup c'est des sets super atmosphériques et tout, un peu discomachin, ou on plane quoi. Nous quand on joue on est plus dur. Par exemple on joue pas au Renate. Alors qu'on les connait super bien, les gars, mais ils vont pas nous demander de venir, on est trop sombres pour eux.

    JAS : A coté, je fais d'autres prods, des trucs qui sont super house. Mais j'ai l'impression que ça marche par période en fait, y'a des semaines ou je me sens d'humeur de faire des trucs plus sombres, et d'autres ou je me sens d'humeur de faire des trucs plus happys... Ca se trouve un jour j'utiliserais un truc happy pour Oblast.

    ELROY : Ouais nan parce que Philippe va gueuler...

    JAS : Ouais et puis je voudrais pas non plus trop dénaturer l'univers... Enfin par exemple dans le prochain EP y'a une track à 95 BPM. C'est hyper lent, c'est un peu breaké, ça a rien à voir avec les premiers EP, mais y'a toujours cette teinte qui nous est un peu propre, je crois.

    ELROY : Ouais c'est ça, on reconnaît les textures en fait, du coup ca reste cohérent.

    JAS : Ce qui est nous plait aussi c'est que rien n'est prémédité. On fait pas un truc en se disant « On va le faire pour plaire à X ou Y », ou « On va le faire pour plaire aux gens qui nous écoutaient au début ». A un moment donné, on a envie de faire un truc et on le fait. En se fixant les limites de l'univers qu'on s'est créé autour d'Oblast bien sur, mais sans se dire « Ça on a pas le droit d'y toucher ». Quand tu fais des trucs différents, genre électro-rock, finalement t'es plus pop mais t'es quand même enfermé dans un certain carcan. Et la même si t'es toujours un peu enfermé dans quelque chose puisque ça reste de la techno, en terme de sonorités tu peux tout te permettre, ou en tout cas te permettre ce que tu aimes. Et c'est pour ça qu'on prend du plaisir à le faire. Le jour ou ça commence à faire chier de faire du Oblast, on arrêtera.

    ELROY : Bon, après, ça va pas arriver de suite je pense...

    - En parlant de de se faire chier avec Oblast, ça vous est déjà arrivé ? Vous avez un pire souvenir ? Ou un meilleur ?

    ELROY : Tu vois le Grantler au Katerholzig ? C'est un petit Chalet Bavarois, en bois. Dans le chalet t'as un DJ et ils servent que de la bière dans des grosses chopes en émail. On a joué la un dimanche de 22H à 4H du mat'. Gros souvenir. En fait le Grantler c'est une histoire de statut. Nous on n'est pas d'ici, et c'est le genre de truc qu'on a toujours aimé , la grosse techno. Mais comme on vient pas de Détroit, ou d'une cité industrielle ultra-austère, on n'a pas forcément la légitimité. Avoir cette reconnaissance, c'est vraiment cool. Le mec qui nous avait booké au Kater, c'est parce qu'il nous avait vu jouer au Ritter Butzke la semaine d'avant et qu'ils nous avait appellé cash pour nous dire « J'ai telle soirée tel jour, est-ce que vous voulez jouer ? ». Et là tu te retrouve sur le plateau avec des gens que tu vas voir toutes les semaines, mais de l'autre coté de la scène, et tu kiffes. Genre on a joué avec Ellen Alien, Pan-Pot, Solomun, Doctor Dru, Sascha Funke... on a même joué avec Len Faki, vraiment tous les gens qu'on allait voir avant quoi ! Se retrouver sur des plateaux avec des stars comme ça, c'est juste mortel.

    JAS : En sinon y'a jamais eu de pire, parce qu'à chaque fois on s'est marré. A Berlin on a déjà joué de 6 à 10 devant 25 à 50 personnes, mais les gens sont quand même restés. Bon après on était bien, bien défoncés. Mais même ça, qui aurait pu être un pire souvenir parce que tu joues devant peu de monde, finalement ça reste un super souvenir. Après nous on a plus une musique à être jouée dans des endroits avec de gros sound-systems. Alors des fois, quand tu es dans de plus petits endroits, ça marche moins bien parce que le lieu est pas fait pour ça, les gens sont pas prêts et la sauce prend pas du coup. Ici c'est beaucoup plus ouvert, tu peux balancer de la techno n'importe ou, les gens, c'est dans leur culture. Tu vas dans des villes ou c'est moins la culture, si c'est pas les personnes qui aiment cette musique, le mec vient te voir en te demandant si t'as pas Beyoncé, ça fait un peu bizarre. Du coup on les envoie bien chier en général. On est gentil, mais on fait pas dans les requests.

    ELROY : Franchement, ça n'arrive qu'en France ça... non ? A Berlin, les gens viennent plutôt te demander ce que tu joues. T'as parfois trois mecs qui traversent le dancefloor comme des furieux et qui te demande « Putain, c'est quoi, c'est quoi ? Je peux marquer le nom ? »

    JAS : Ouais, en fait on n'a jamais joué dans de vrais mauvais endroits, c'est pour ça qu'on a pas de vrais mauvais souvenirs. Pour ça on a eu de la chance.

    ELROY : Putain ouais genre à Copenhague, on a joué dans les deux boites ou c'était techno, c'était des vieux allumés. Y'avait même un drakkar dans un des clubs. Le bar, c'était un drakkar putain. Et les mecs nous ont accueilli avec des bédos et nous on dit « pas de drogues dures, hein ! Mais la beuh, autant que vous voulez. »

    - Ah ouais, ça avait l'air sympa ! Bon avant de se quitter, est-ce qu'il y a une question que vous auriez aimé que je vous pose ?

    ELROY : Est-ce que Philippe vous manque ?

    JAS : Oui, fort, si fort. On pense très fort à lui.

    - Bon, allez, je ne vous retiens pas plus longtemps ! Merci de vos réponses !

    Les EP « Compass » et « Act III » devraient pointer le bout de leur nez courant Janvier, respectivement chez Elektro System et Add Cat. On les retrouvera les trois compères pour quelques dates en France, le 25 Janvier à Lyon pour une All Night Long à La Fée Verte, et le lendemain à Saint-Etienne, ou ils joueront à nouveau toute la nuit à L'Accordéon. Et pour ceux qui ont la chance d'être du bon coté du Rhin, ils seront à Berlin et Hambourg début Janvier. On vous en dira des nouvelles.

    Suivez-les à la trace :
    Facebook : http://www.facebook.com/oblastmusic
    Soundcloud : https://soundcloud.com/oblast
    Beatport : http://www.beatport.com/artist/oblast/244707

    Elroy, comme il nous l'a dit, bosse aussi dans la mode et le graphisme. Bizarrement, on trouve ça aussi vachement cool (et pas uniquement à cause des filles dénudées) :
    Son site : http://www.elroy.fr/
    Son tumblr : http://elroyo.tumblr.com/


  • ITW / LOMEPAL X CABALLERO - SINGE FUME SA CIGARETTE
    26.10.12  _  16h03

    Il y a quelques semaines nous apprenions la naissance imminente d'un projet à l'odeur plutôt alléchante. C'est avec leur amour pour la nicotine et la faune, que Caballero et Lomepal à la cuisine lyricale et Hologram Lo' à l'assaisonnement musical, nous on concocté un plat maison au goût savamment dosé. Du coup c'est avec un appétit grandissant que nous avons posé quelques questions à deux des trois cuisto, afin de vous faire partager le doux fumet venu titiller nos narines! Le projet est sorti en début de semaine et téléchargeable sur leur site!
    Encore merci à eux!
    C'est CHAUD, à TABLE! → LE SINGE FUME SA CIGARETTE

    - Salut les gars, est ce que vous pourriez vous présentez en quelques mots:
    LOMEPAL: Antoine, 21 ans, né à Paris 14 (Saint Vincent de Paul pour ceux qui connaissent). J'habite depuis toujours à Paris dans le 13ème arrondissement.
    Avant de commencer le Rap et encore maintenant je m’intéresse beaucoup à la vidéo, montage, compositing... Je ne peux pas dire que je sois très fort mais ça me plaît.
    Dans le Rap j'roule avec toutes sortes de gars, vu que j'ai fait pas mal de connexions, mais sinon j'ai les gars avec qui j'ai grandi et qui se reconnaîtront. D’ailleurs j’ai commencé à rapper parce que j'ai toujours été fan de rap mais c’est aussi mon pote Nasti qui m'a donné envie de m'y mettre, ça doit faire 3 ou 4 ans.
    CABALLERO: Je m'appelle Artur Caballero (oui c' est mon nom de famille), Bruxellois, natif de Barcelone ! Je suis étudiant en graphisme, (il faut se fameux bout de papier appelé diplôme). Pour ce qui est famille artistique et famille tout court : Les Corbeaux, Blacksyndicat.

    - Qu’est ce que vous faisiez avant de répondre à l’interview?
    LOMEPAL: Je suis rentré des cours, puis j'ai torturé un chat.
    CABALLERO: J’étais au cinéma avec 6 potos, la plupart de mes Corbeaux ! Aaron nous a mis bien, ceux qui le connaissent voient ce que je veux dire !

    - Est-ce que vous pouvez nous d’écrire rapidement l’endroit dans lequel vous êtes?
    LOMEPAL: Une bouteille d'eau, une moquette rouge, une table remplie de casquettes Polo Ralph Lauren, des câbles électriques et un mug avec une moustache guidon dessinée dessus (vrai histoire)
    CABALLERO: Télé, Wii avec Zelda, casquettes Ralph un peu partout (Lomepal copieur), Nikes éparpillées, quelques dvd's/mangas/CD's.

    - Bon rentrons dans le vif du sujet! Vous venez de sortir un projet en commun, vous pouvez nous en dire plus?
    LOMEPAL: C’est un 10 titres qui contient : 6 morceaux à deux, un interlude, 2 solos et un freestyle entre amis. On a tout enregistré au BLACKARED gros big up à eux, Aaron et Sam, intégralement sur des prods de Hologram Lo'. Le projet s'appel Le Singe Fume Sa Cigarette, c'est la fusion entre « singe de rue » et « le freestyle de la cigarette fumante ».
    Le site et la pochette sont faits par Nairone et Devlar. Pour l'instant on a quelques vidéos, un clip par Le Garage et le deuxième réalisé par moi-même et Khasanov. On a été aussi financé par un gars qu'on nomme Cohen. A tout ça on rajoute de l'amour et tu as le résultat
    CABALLERO: Lomepal a tout dit!

    «Ma réussite» réalisé par Cyrine Boulanouar - Le Garage

    - Comment est-ce que vous vous êtes rencontrés, et comment avez-vous décidé de vous lancer dans ce projet?
    LOMEPAL: On s'est vu plusieurs fois en 2011 lors de mes passages à Bruxelles, puis la magie des réseaux sociaux.
    CABALLERO: Notre cher ami FACEBOOK!

    - Est-ce que vous êtes partis sur une direction en particulier pour cette collaboration?
    CABALLERO: Travailler les thèmes, en alliant fond et forme, sens et technique, herbe et tabac.
    LOMEPAL: Oui, on a essayé de traiter des thèmes au maximum.

    - Je sais que vous avez tous les deux travaillé sur différents projets, en solo ou à plusieurs, est-ce que ce nouveau projet à une saveur différente pour vous?
    CABALLERO: C'est mon second projet, qui se fait aussi grâce à Aaron et Sam ! Ha oui j’oubliais Cohen qui nous a aidé cette fois! Ça s'est fait plus vite que mon premier projet, on a quasiment tout enregistré en une semaine! Nonobstant c’est vrai que l' écriture a pris quelques mois...
    LOMEPAL: Pour ma part c'est aussi le deuxième projet, j'avais sorti « 20 mesures » quasiment tout seul en 2011 avec l'aide de Walter et Dj Lumi.
    Sinon oui pour moi, c'est la première fois que j'ai l'occasion de travailler entièrement en duo, et je dois dire que c'est plutôt intéressant!

    « Le singe fume sa cigarette» réalisé par Eitanno X Khasanov

    - Chacun de votre côté et en général, comment est-ce vous procédez pour écrire?
    CABALLERO: Moi il me faut une prod qui m'inspire, sans ça je suis bloqué!
    J'écris les grosses tueries à la maison quand je suis bien tranquille et à l' aise! Mais je peux écrire partout (avec des gens, seul, dehors dans le métro, etc …)
    LOMEPAL: Tous les gens qui me connaissent savent que j'ai toujours un casque sur moi, j'écris sur mon portable dès que j'ai 5 minutes de libre. Du coup j'écris partout, soit sur des face b soit sur des prods qu'on ma envoyé quand je dois écrire un couplet pour un projet, parfois j'écris même en écoutant des morceaux.

    - Je trouve que le rap Francophone, qu’il soit Belge ou Français n’a pas été aussi prolifique depuis très longtemps. Vous en pensez quoi?
    LOMEPAL: Je pense que c'est vrai, il y a une très grosse performance technique ces dernières années, après je comprend ceux à qui ça ne plaît pas. La technique est en quelque sorte l'ennemi de la spontanéité, pour ma part je pense que l'idéal c'est de trouver le bon compromis entre les deux, un texte technique sans fond ne m’intéresse pas plus qu'un texte avec du fond mais sans aucune technique. La Technique et le sens! (celle la est pour Skyle haha!)
    CABALLERO: On va dire que pas mal de rappeurs commencent à connaître la bonne recette pour faire un bon repas, que ce soit un bon gros Durum ou un bon plat raffiné !
    Les bonnes saveurs prennent le dessus dans les menus qu'on nous propose!

    - Question basique mais essentielle à mon goût, en terme de musique, vous vous nourrissez exclusivement du Hip Hop ou les autres styles de musique peuvent vous inspirer?
    CABALLERO: Oui quasiment exclusivement Hip Hop ! De ma propre initiative je ne mettrai que du rap dans mes écouteurs ou enceintes, mais je suis ouvert à tous les autres genres, du moment qu'il y ai une certaine musicalité ...
    LOMEPAL: Malheureusement j'écoute principalement du Hip Hop aussi, je me suis fait avoir par cette drogue, mais je garde toujours une culture de ma jeunesse où j'ai écouté beaucoup de styles différents, et j'ai toujours un ou deux classiques à mettre en fond quand je fais l'amour.

    - En parlant d'inspiration, quelles sont les Mc’s qui vous on le plus marqué et vous ont inspiré dans vos débuts?
    CABALLERO: Beaucoup de Mc's rikains : Jay z, Nas, Tupac, Mobb Deep, Big Pun, Wu-Tang, Dmx, Eminem…
    Après en français : Booba (Lunatic), Psy4, Fifi, Dicidens, Salif,…
    LOMEPAL: A mes débuts j'étais un grand fan d'ATK, une très bonne ambiance !
    Puis je suis passé par Nakk et les écoles classiques Time Bomb et B2B
    En Us j'étais très bloqué Eminem ou Mobb Deep

    - Ceux qui vous inspirent le plus aujourd’hui?
    CABALLERO: Perso, Furax et toute l' école du 9.1, la meilleure en France à mon goût, Ces gars là étaient dans le futur déjà à l'époque ! je parle de Nubi, Sinik, Grodash, Zekwe Ramos, l' U2F, Reeno, ...
    LOMEPAL: Le rappeur que je suis aujourd'hui est surtout influencé par l'école du 91, Alkpote, Nubi ... ou par des artistes comme Perso, Sear lui même ... des techniciens du placement ! ahah
    Je suis aussi obligé de rajouter Furax que Caballero a réussi à implanter dans mes tympans .
    En Us je suis toujours bloqué Eminem !

    "Discipline/Épitaphe" - PERSO

    - Votre meilleur souvenir de live en deux trois mots?
    CABALLERO: Inc Rock Festival, le show le mieux réussi et où l'on a donné notre meilleure énergie ! Big up à mes backeurs sur scène Seven (sèèèèvooooo) et à Ysha (yshazaweul)
    LOMEPAL: Je n’ai pas fait beaucoup de scènes récemment mais j'ai apprécié l'apparition que j'ai faite au Narvalow Show Club, et le concert à Genève au Park Beaulieu avec mes potos de 13 Sarkastik

    - Ce qui tourne le plus dans votre itunes en ce moment?
    LOMEPAL: Les sons de mes potos ! Le 5 majeurs 2, quelques exclus d'Alpha Wann , toujours un peu de Haine Misère et Crasse et 1999 de Joey Badass.
    CABALLERO: Perso, le turf ! A écouter sans modération même s' il y a un grand risque d' arrêt cardiaque après quelques mesures! Amateurs de lyricisme et vrais Mc's comprendront ... et Furax aussi, pffff TROP TROP CHAUD !

    - Si vous pouviez être un autre MC?
    CABALLERO: Method Man!
    LOMEPAL: Toujours Slim Shady ahah!

    - Aujourd’hui avec qui est-ce que vous souhaiteriez collaborer sur de futurs projets?
    CABALLERO: Le plus de bons mc's possible ! Connus ou inconnus
    LOMEPAL: Plein de gars ! Y’a plein de jeunes chauve-souris dans l'ombre qui commencent juste à sortir une patte de la grotte.
    Sinon j'voudrai faire un 84 titres avec JeanJass, mais je ne lui en ai pas encore parlé.

    Freestyle LOMPEPALXCABALLERO - GRÜNT#8

    - Si vous pouviez être un plat ou une boisson?
    CABALLERO: Des plats catalans: Fideus Rossos ou Arroz Negro (no racist)
    LOMEPAL: Steak Tartare et Ginger Ale

    - Votre film culte?
    CABALLERO: Les Star Wars ou les Aliens, ou les Seigneurs des AnneauxBelly sinon! Ou encore Il était une fois dans le Bronx, j' kiff bien Spoof Moovie aussi…
    LOMEPAL: 99 francs, j'suis assez fan de Dujardin

    - Si vous pouviez être un personnage réel ou fictif?
    CABALLERO: Un personnage fictif, c'est toujours mieux quand c'est inventé, tu peux lui foutre des super pouvoirs ou lui donner une carte visa "cash illimité"!
    Mais je dirais sans hésitation Majin-Végéta, un subtile mélange de haine, fierté, puissance et prestance !
    LOMEPAL:Groucho des Marx Brothers avait beaucoup de style !

    - La question que tout le monde se pose pour finir...Plutôt gants ou moufles?
    LOMEPAL: On va dire que les moufles sont plus confortables, mais pour tuer quelqu'un c'est extrêmement peu pratique.
    CABALLERO: Gants (c'est déjà dur de rouler avec ça, alors avec des moufles j'imagine même pas)

    Merci Messieurs, un dernier mots une dédicace?
    LOMEPAL: « Tu sais très bien »

    Pour la dédicace c'est beaucoup trop long, et ils savent déjà tous l'amour que j'ai pour eux.
    CABALLERO: Pour ceux dont vous entendez toujours le nom du groupe mais jamais les blases : Aaron, Mabika, Shahid, Zoheyr, Christopher, Alain, Carlos, Guillem… désolé si j' oublie quelqu’un mais il est tard et je suis doux du cerveau !!! A bon entendeur hurlez !


    "Tu sais très bien" Interlude - LOMEPAL&CABALLERO (Prod HOLOGRAM LO')


  • ITW / Sacha Bodiroga
    26.09.12  _  14h34

    Rien n'a changé depuis la chanson de Manau : le vent souffle toujours sur les plaines de la Bretagne armoricaine. Ce vent c'est celui de l'insouciance, de l'innocence.  Breton, Sacha Bodiroga a compris très jeune que quelque chose l'emportait : le cinéma. A 22 ans, Sacha peut déjà se targuer d'avoir été sélectionné au Festival de Cannes, d'avoir écrit et réalisé une série de plusieurs épisodes. Il a répondu avec ses tripes à notre Interview, et on jurerait que c'est aussi bon que les andouilles de Guémené.

    - Sacha, ou es-tu, pourrais-tu décrire la pièce dans laquelle tu te trouves ?

    Je suis dans une petite chambre, sur mon lit, entouré par des sacs de voyages remplis de fringues, de pompes et de câbles emmêlés  (je rentre à peine de Bretagne !)

    - Que faisais-tu avant de répondre à cette interview ?

    J’étais chez un ami musicien qui voulait me faire découvrir son nouveau Banjo, puis il s’est mis à jouer en accompagnant des vidéos de chanteurs amateurs sur Youtube… Le résultat est vraiment cool !

    - Nous avons (quasiment) tout vu de ton travail, qui est foisonnant pour ton âge (22 ans), quand as-tu choppé le virus de la réalisation ?

    [Attention séquence autobiographique] En fait, quand j’avais 7 ans, j’avais déjà sauté une classe et j’étais tout petit (vraiment petit), au premier rang. Pour pas que mes camarades, plus vieux (vraiment plus vieux), m’appellent "le petit intello", bah je me suis mis au fond de la classe et je m’amusais à déstabiliser la maitresse pour la faire rire, et donc faire rire toute la classe (enfin, des fois ça la faisait pas rire.) Je voulais être clown en fait. J’ai été clown 2 ans dans une troupe de cirque. A 10 ans j’ai quitté ma province je faisais du théâtre et je regardais en boucle les cassettes de Rasta Rockett, Un jour sans fin et Jumanji (si toi aussi tu as connu ces films, ton enfance devait être géniale !) J’essayais de saisir le rythme des films, comment les acteurs jouaient, ou à quels moments on lançait la musique pour que ça colle à l’image; à cette époque avec mon père et mon frère on mangeait au Planet Hollywood à Paris (restaurant de Burgers décoré avec des photos, des costumes, des statues de stars en cire, et une grande fresque avec tous les acteurs célèbres d’Hollywood.) Pour moi l’aboutissement d’une carrière c’était d’avoir sa photo au Planet Hollywood, entre Stallone et Jim Carrey. Le kiffe. Comme personne de ma famille ne faisait du cinéma, je me suis dit que sans piston je n’allais jamais réussir à jouer dans un film, et je n’avais pas envie non plus d’attendre 20 ans que quelqu’un vienne me proposer un rôle. Alors je me suis dit que j’allais réaliser mes propres films, et jouer dedans (j’avais 10 ans, oui.) J’ai pris la caméra de mon père et celle de ma mère, et avec mon frère on a commencé à écrire et tourner nous-même nos courts-métrages. On louait des films au vidéoclub, on allait un peu au cinéma, et on s’enchainait les DivX, du coup on a du regarder un millier de films entre nos 9 ans et nos 14 ans : de Tarantino à Kusturica, en passant par David Fincher et M. Night Shyamalan, j’essayais de comprendre comment ils cadraient, comment ils enchainaient leurs plans, comment ils choisissaient leurs musiques et on essayait de reproduire tout ça dans nos films. Je comparais ces films avec les téléfilms à la con qu’on voyait à la télé, et j’essayais de comprendre d’où venaient les différences avec les bons films, comment le montage ou le cadrage pouvaient tout changer dans la qualité d’un film. Pourquoi les acteurs américains jouaient mieux que les acteurs français…etc. Bref, à 14 ans on avait déjà réalisé 15 courts ou moyens-métrages (assez risibles aujourd’hui, mais ça m’a permis de faire pleins d’erreurs très tôt, pour ensuite éviter de les refaire ensuite !)

    - Dans ton œuvre, on retient particulièrement la série Armorik Sanguine, que l’on pourrait dignement comparé à la série Skins par les thèmes abordés. Quel est le message que porte cette série ?

    Le message de cette série réside autant dans le fond que dans la forme : dans la forme, on a voulu se prouver qu’on pouvait créer quelque chose, rassembler des gens autour d’un projet, montrer que dans cette région éloignée de la capitale, il y avait des personnalités fortes, des mentalités uniques, et une vie qui ne ressemble pas beaucoup à ce qu’on peut voir dans les grandes villes de France. Le format web série, nous permettait de dire : cette série est faite par les jeunes, pour les jeunes, sans aucune contrainte et sans aucun but financier. Personne n’est payé sur cette série, ni nous ni les acteurs, et aucun spectateur ne doit payer pour pouvoir la regarder. Concernant le fond, on avait profondément envie d’écrire et filmer une jeunesse qu’on n’a pas l’habitude de voir à la télé (loin des séries comme SODA, Paris d’Amis ou Plus Belle la Vie), des dialogues crus et authentiques, des histoires d’amour assez glauques et des moments de vies dans lesquels les jeunes spectateurs pourraient se retrouver. Armorik Sanguine n’est ni une critique, ni l’apologie d’une certaine jeunesse, aucun message moralisateur n’a été placé dans cette série : on essaye juste de prendre tous les éléments de cette jeunesse et de multiplier leur intensité par 10 (de façon exagérée parfois.) Et puis, c’était pour dire : "il existe aussi une jeunesse bretonne, en marge de la jeunesse parisienne, et on va vous raconter un extrait de leur histoire". Les paysages sont différents, les cadres sociaux sont différents, l’amitié est différente, même quand on s’ennuie là-bas c’est différent. Même si la plupart de nos fans sont bretons, beaucoup de spectateurs parisiens se retrouvent dans cette mentalité, dans ces fêtes assez trashs qui n’ont aucun sens, dans ces discussions qui n’ont parfois aucun intérêt, dans ces situations complétements déconnectées de la réalité. Les épisodes 3 et 4 apportent une stabilité à la série, on apporte un peu de profondeur sociale aux personnages, un peu d’aventure et de drame. Mais globalement, cette série c’est comme un morceau hétérogène de la vie de ces jeunes, avec une trame parfois décousue, qui passe en second plan, écrasée par tous ces moments drôles, effrayants ou bizarres, qui ne sont qu’un extrait de ce que pourrait être leur vie.

    - Cette série a du mobiliser un paquet de tes potes, et beaucoup de travail d’écriture. Tu peux nous raconter son tournage ?

    On a d’abord mis 3 mois à écrire plusieurs versions de nos scénarios (environ 30 pages par épisode.) Pour le premier tournage, on a décidé de tourner pendant les vacances des acteurs (lycéens ou étudiants) ; on avait donc 10 jours pour tourner les 2 premiers épisodes de 30 minutes chacun. On avait 60 pages de scénarios, presque 25 personnages, une quarantaine de séquences et des décors comme le bar ou la boite de nuit, qui nous ont été prêtés pendant seulement quelques heures. Oui, c’était le tournage le plus éprouvant de ma vie… Pourtant Dieu sait qu’on a été aidé : 20 amis bretons vivaient dans notre grande maison de St-Pabu. On était un peu comme les membres du Fight Club chez Tyler Durden. Mais le problème de ces 2 premiers tournages, c’est qu’on a tout mélangé : on tournait tellement, que parfois la réalité et la fiction se mélangeaient. On filmait des fêtes, mais on faisait la fête en même temps, tous les alcools n’étaient pas bidons (seuls certains l’étaient) du coup, à force de faire les prises, certains acteurs étaient saouls, certains cadreurs étaient saouls, et on ne dormait que 3-4h par nuit. Parfois on filmait même pendant de vraies fêtes pour garder ce côté authentique quasi-documentaire des premiers épisodes.

    Comme les premiers épisodes se déroulent sur 1 ou 2 jours, les acteurs devaient garder les mêmes fringues pendant 1 semaine (heureusement que certains s’organisaient pour les laver tous les soirs et les ramener les lendemains, ça ne paye pas de mine, mais c’est une organisation millimétrée car tous les acteurs ne jouaient pas aux même horaires.) Il fallait évidemment assez de voitures pour transporter tout le monde et tout le matériel sur les différents décors, sans rien oublier. Voilà le tournage chaotique des épisodes 1 et 2, mais à la fois extraordinaire et inoubliable grâce à cette cohésion et cette fraternité de gens tous motivés et portés par un stress commun. Souvent, les yeux rouges et le teint pâle on se disait : "mais pourquoi on se prend la tête comme ça ? Pourquoi on a décidé de faire des films, alors qu’on pourrait avoir un p’tit boulot pépère et bien dormir ?"

    Pour l’épisode 4 (qui dure 1 heure à lui tout seul), nous avons étalé le tournage sur 3 semaines, nous avons réduit le nombre d’acteurs, mais, forcément nous avons rajouté des contraintes (comme tourner sur une petite île près des côtes, s’organiser en fonction des marées et tourner des scènes sous l’eau alors que la température de l’eau devait descendre jusqu’à 10°c.) Eprouvant, mais inoubliable encore une fois.


    Il était une fois Armorik Sanguine par ArmorikSanguine

    - On voit énormément de boxers dans Armorik Sanguine, est-ce vraiment une orientation stylistique ou un simple hommage à ce vêtement qui contient la vie ?

    Ahaha, ça c’est une vraie question de cinéma !  A vrai dire je ne m’étais jamais posé la question, mais, comme mon personnage le fait dans la série, ne mettre qu’un boxer et garder ses baskets apporte un bien-être assez étonnant, je vous conseille d’essayer.

    - Dans Armorik Sanguine tu dépeins une jeunesse bretonne débridée, dans Se sentir beau, se sentir vivant tu suis une esthéticienne hospitalière, un bon réalisateur doit-il savoir parler de tous les sujets ?

    Mon professeur iranien de cinéma me disait "un bon réalisateur, c’est un bon cuisinier" (ce qui n’a absolument aucun rapport avec la question posée.) Je pense qu’un bon réalisateur doit être capable de raconter des histoires et provoquer des émotions chez le spectateur à partir de n’importe quel sujet ou scénario. Pour ma part, je ne cherche pas à avoir un style particulier, ni à essayer de me complaire dans un seul et même registre cinématographique ou documentaire. Je trouve ça assez réducteur pour un réalisateur d’être catalogué dans un genre particulier, plutôt qu’être ouvert d’esprit et capable de trouver de la matière à exploiter dans n’importe quel genre. J’ai fait une série sur les jeunes, on pourrait considérer ça comme ma zone de confort. On peut se dire que filmer une esthéticienne dans un hôpital ou un peintre dans son salon c’est chiant, mais moi ça m’intéresse de sortir de ma zone de confort et d’essayer des choses que je ne suis pas certain de maitriser. "Les moments magiques arrivent lorsqu’on s’éloigne de notre zone de confort" (je ne sais plus où j’ai lu ça…surement dans un statut Facebook.)

    - Parmi toutes tes réalisations, de laquelle es-tu le plus fier ?

    L’envergure du travail effectué sur l’épisode 4 d’Armorik Sanguine, le nombre de fans sur Facebook, ainsi que sa sélection au Festival International du Film de Genève en 2011 font de cet épisode une de mes petites fiertés. Mais si j’occultais le travail et la réception de mes films, je pense que ma pub Rapprochez-vous et mon court-métrage Philia Love sont des films assez particuliers et  personnels, dont je suis fier, et qui me donnent l’impression que parfois je peux réussir des films tels que je les avais pensés.

    - Tu es à l’aise devant, et derrière la caméra. Une préférence ?

    C’est un choix qui me tracasse depuis longtemps. Faire des photos ou être acteur sont des choses immédiatement impactantes et beaucoup plus gratifiantes qu’être réalisateur (parce que notre image, notre visage, notre voix sont magnifiés et deviennent un élément artistique.) Mais je considère le travail d’un réalisateur comme étant beaucoup plus artistique et créatif que celui d’un acteur ; ensuite, jouer la comédie est quelque chose de beaucoup plus abstrait, incertain et on n’est jamais vraiment sur d’avoir réussi une scène, contrairement au côté plus concret et maitrisable de la réalisation. Mais jouer des rôles originaux, des personnages bien différents de moi, c’est quelque chose qui m’anime depuis que je suis petit. J’ai joué une fois dans le film d’un ami (Morning Love Express) et il a  obtenu énormément de prix cette année… Mon frère m’a dit cyniquement : "Tu vois, t’as plus de succès quand tu joues que lorsque tu réalises !"


    Bande Démo Acteur - Sacha Bodiroga par Deadfishs
     

    - Le Vieux Charon et Le Coffre de l’Homme,  ont été sélectionnés au Short Film Corner du Festival de Cannes (2010 & 2011). Y’a quoi de cool à faire à Cannes ?

    Pénétrer dans le Festival de Cannes, et surtout monter les marches rouges, c’est comme un rêve de gosse qui se réalise. Mais une fois l’éblouissement atténué et les paillettes tombées, c’est une toute autre histoire. Cannes c’est un garage à pseudo-cinéastes pseudo-professionnels, qui s’agglutinent dans le palais des festivals avec des badges et des cartes de visites tous plus bidons les uns que les autres. Cannes c’est du vent pendant 2 semaines, des fausses rencontres pour essayer de gratter une place pour une montée des marches, une entrée pour une soirée privée ou le droit d’être pris en photo avec une star ; pour ensuite publier la photo sur Facebook, et donner l’impression à tous ses "amis" qu’on fait partis d’une sphère supérieure du show-business. Tout est bidon, les gens s’habillent comme des producteurs et font semblant d’être intéressés par les projets des autres, juste pour filer des affichettes de leurs courts-métrages à deux balles et parler de leurs films. Cannes c’est des pseudo-actrices hyper maquillées qui jouent les Adjani, le regard rêveur, attendant qu’un pseudo-producteur remarque leur gros badge "Actrice", et vienne les accoster pour un rôle minable dans un court-métrage d’auteur érotique qui ne dépassera finalement jamais la case « Vimeo. » Mais sinon ça va c’est cool.

    - La Bretagne te manque ? A nous aussi, tu peux nous y ramener en quelques lignes ?

    Un petit peu. A vrai dire je reviens d’un mois de méditation zen en Bretagne, donc je suis assez content de retrouver un certain rythme parisien (métro, boulot, dodo dans le métro.) Vous ramenez en Bretagne en quelques lignes… Vous rappelez la douceur du vent qui souffle sur les plaines de la Bretagne armoricaine…  Le soir de la fête de la mer, les groupes de jeunes qui font leurs mélanges d’alcools, leur liche comme ils disent, avant de se retrouver sur un parking. Tout le monde squatte la voiture de tout le monde, la bouteille à la main, en entendant les vagues frapper contre les roches mazoutées des côtes sauvages. Ces jeunes qui vont tous ensemble finir leur liche à l’arrière des bagnoles, à 130 km/h sur la route menant à l’unique boite de la région. Puis l’odeur des galettes jambon fromage, le lendemain midi, que la mère prépare pendant que ses fils décuvent leur liche de la veille en plein match de foot, entre Ploudalmézeau et Portsall. Et ceux qui discutent dans les tribunes en disant : "putain j’ai bu vodka-pomme hier, la pomme m’a déchiré". Et puis toujours cette odeur de brise iodée dans l’air qui réchauffe les cœurs après une défaite, quand on se retrouve tous sur les infinies plages blanches, une bière à la main ; entre ceux qui contemplent les vagues en essayant de se rappeler de leur soirée, ceux qui sautent dans les dunes et ceux qui tracent sur le sable un terrain de Tennis-Ballon… La Bretagne quoi.

    - Quels sont tes principaux projets dans l’avenir ?

    J’ai peur que l’industrie du court-métrage ne soit pas très intéressante, je pense même que c’est une industrie qui n’existe pas en dehors des festivals ou des évènements sur Dailymotion. Du coup, je suis en train d’écrire et préparer un long-métrage. En parallèle, je pense avoir besoin de faire mes preuves dans l’industrie du clip musical et continuer à bosser avec des artistes pour essayer d’écrire, composer et réaliser des clips intéressants, j’ai beaucoup d’idées mais je n’ai jamais vraiment eu le temps de les exploiter. En parallèle, aider des amis à produire et créer leurs films, et fabriquer des films pour des groupes, ou des collectifs intéressants (comme Huis Clot par exemple), c’est quelque qui me botte bien. Et puis pourquoi ne pas essayer de passer des castings pour jouer dans les films des autres ! Mais dans un avenir un peu plus loin, mon but est bien sûr de réaliser des longs-métrages de fiction, seul, ou en collectif.

    - As-tu regardé le travail de Dynamite Productions (jeune réalisateur encore lycéen que nous avons interviewé il y a quelques mois) ?

    Je viens de lire son interview sur votre site et j’ai (quasiment) tout vu de son travail. Son film I Will Grow possède un univers vachement étrange, entre la débrouille de Michel Gondry et la sensibilité de Daivd Lynch. C’est très bien réalisé, le montage réussit à ne pas détourner notre attention, puis réussit à provoquer un certain plaisir dans l’enchainement nerveux des derniers plans. On sent que ce jeune Hugo Pillard a passé du temps à regarder et analyser la construction des films et des clips qui marchent bien, pour reproduire le rythme adéquat et le cadrage qui ne fera pas amateur. J’ai la bonne impression qu’il est conscient de ses moyens réduits, et qu’il réussit à en tirer le maximum, sans en faire trop, pour garder un aspect général crédible, loin des autres productions « amateurs » ridicules qu’on a l’habitude de voir. Ensuite pour ses autres clips comme Plug it  la réalisation reste toujours plutôt bien maitrisée, mais je retrouve dans son travail un certain goût pour l’étrange, le bizarre, à la limite du WhatTheFuck, qui émergeait déjà dans I Will Grow. C’est un genre qui fonctionne bien, mais c’est quelque chose qui ne me touche pas. Je n’aime pas le WhatTheFuck, mais je dois reconnaitre que le sien est en parti maitrisé, donc, ça reste agréable à regarder. Je préfère la poésie de son Escape to Nowhere, c’est très beau et maitrisé, et comme son  Love is All About We, j’ai l’impression que ce Hugo Pillard a hérité du style de certains penchants de la Nouvelle Vague, avec des œuvres profondes, mais assez difficiles à cerner, difficile à expliquer et qui ont généralement du mal à trouver un public assez patient et ouvert pour accrocher. Mais malgré ça, j’ai l’impression que ce type est une sorte de Terrence Mallick enfant, avec quelques défauts d’ado, mais qui peut être capable de nous sortir un jour un truc inattendu et magnifique.

    ..............................................................................................................................................

    Pour visionner la web série Armorik Sanguine, c'est par ici : http://sacha.bodiroga.free.fr/?page_id=821

    Showreel - Sacha Bodiroga (director) 2012 from Sacha Bodiroga on Vimeo.

    Le Vieux Charon from Sacha Bodiroga on Vimeo


Articles 1 à 9 sur un total de 58

Page :
  1. 1
  2. 2
  3. 3
  4. 4
  5. 5
  6. ...
  7. 7